27 juillet 2014 - Hommage au Fusillés de la place Bellecour
Article mis en ligne le 28 juillet 2014 par Jean-Dominique DURAND
Imprimer cet article logo imprimer {id_article}
JPEG - 206.1 ko
Le Veilleur de Pierre, place Bellecour à Lyon

Madame la représentante du Président du Conseil régional Rhône-Alpes, Mesdames et Messieurs les élus, Monsieur le colonel représentant le Général commandant de la Région de Gendarmerie, Monsieur le président du Consistoire israélite de Lyon, Mesdames et Messieurs les représentants des Cultes, Messieurs les représentants du SDIS et du 7° RMAT, Monsieur le représentant de la base aérienne « Colonel Chambonnet », Monsieur le représentant de l’Association nationale des Officiers de réserve de l’Armée de l’Air Mesdames et Messieurs les représentants des Associations de Résistants et de Déportés, Mesdames et Messieurs les porte-drapeaux, Chères familles des cinq héros exécutés ici même pour que vive la République, Mesdames et Messieurs,

Il y a soixante-dix ans exactement, le 27 juillet 1944, cinq hommes tombaient ici, là où nous sommes rassemblés aujourd’hui, lâchement exécutés par les nazis. Dans la nuit, un attentat avait endommagé sans faire de victimes, le café qui se trouvait à cet angle de la place Bellecour, rendez-vous habituel de la Gestapo voisine installée au bout de la place et de leurs collaborateurs français. Sept semaines auparavant, Rome avait été libérée le 5 juin, et le lendemain l’opération Overlord avait permis aux Alliés de débarquer en Normandie et de commencer la libération de la France et de l’Europe. Ces événements galvanisèrent les actions de résistance sans décourager la folie meurtrière de l’occupant conscient de jouer son va-tout. Les mois de l’été 1944 furent, à Lyon et dans toute la France occupée, les plus terribles de toute l’occupation. Le 11 août encore, un convoi de déportés juifs partit de Perrache pour Drancy et Auschwitz, tandis que de nombreux prisonniers étaient prélevés à Montluc pour être exécutés à Bron et à Saint-Genis Laval quelques jours seulement avant la libération de Lyon. C’est dans ce contexte dramatique qu’eut lieu l’exécution du 27 juillet. Elle fut réalisée en plein jour, aux alentours de midi, au cœur même de la ville, au milieu de la foule. Les corps restèrent exposés plusieurs heures avec interdiction à quiconque de leur porter secours. Il s’agissait de frapper les esprits, de terroriser la population. Mais échec finalement du terrorisme d’État, cet endroit est devenu l’un des lieux les plus emblématiques de notre cité, le sanctuaire de la Résistance et de la Déportation, le Veilleur de Pierre. Réalisé dès 1948 par Georges Salendre, il veille depuis lors sur nos libertés et sur les valeurs humanistes de la République. Il donne des noms, car les noms ne doivent pas disparaître. Les noms de lieux de souffrance, lieux d’exécutions de masse, d’emprisonnement, de déportation, tracent une géographie lyonnaise, rhodanienne, rhône-alpine, française, européenne, de l’horreur absolue. Les noms des résistants, les cinq fusillés du 27 juillet, offrent une remarquable synthèse de la Résistance française, des résistances françaises dans leur diversité et en même temps dans leur unité fondamentale.

Cinq hommes jeunes, René Bernard, Albert Chambonnet, Francis Chirat, Gilbert Dru, Léon Pfeffer. Le plus âgé était Albert Chambonnet, originaire du Gard, 41 ans, marié, père de cinq enfants, capitaine de l’Armée de l’Air ; à 21 ans, Léon Pfeffer, né à Nancy dans une famille d’origine polonaise immigrée en France, était le plus jeune, déjà engagé dans la vie professionnelle, il exerçait la profession d’orfèvre en bijouterie ; René Bernard venait de Montreuil, il avait 39 ans, prisonnier de guerre libéré en février 1944, il était marié et père d’une petite fille, très affaibli par sa captivité, il vivait à Annemasse et avait monté une entreprise de transport ; à 27 ans, Francis Chirat né à Villeurbanne travaillait au Crédit Lyonnais ; Gilbert Dru, 24 ans, né à Lyon, était étudiant en Lettres. Des parcours professionnels très différents, mais des convictions et des engagements forts. Albert Chambonnet, révolté par le racisme qui s’affirmait dans l’Europe des années 1930, se fit franc-maçon et socialiste ; Léon Pfeffer était juif et, comme René Bernard, communiste ; Francis Chirat et Gilbert Dru étaient catholiques, le premier militant à la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, le second à la Jeunesse Étudiante Chrétienne. Tous eurent en commun un engagement déterminé, mais de nature différente dans la Résistance. Deux d’entre eux avaient opté pour l’engagement armé. L’officier Albert Chambonnet, fut membre dès 1940 de l’un des premiers mouvements de Résistance, le Coq enchaîné, puis de Combat. il devint en 1943 le commandant militaire de l’Armée Secrète pour la région R1 dont dépendait le département de l’Ain, puis des Forces Françaises de l’Intérieur, unifiant les différentes branches civiles et militaires de la Résistance. Au début de 1944, il s’attacha à préparer les conditions de la libération de Lyon. Il fut arrêté le 10 juin. Pour son action déterminante, il fut fait Compagnon de la Libération par le général de Gaulle à titre posthume en 1945. Léon Pfeffer s’était engagé dans les rangs des Francs-tireurs Partisans Main d’œuvre immigrée, les FTP-MOI, il combattait dans les rangs du bataillon Carmagnole dans la région lyonnaise. René Bernard, était agent de liaison comme le lui permettait son entreprise de transport. Il fut arrêté à Macon le 22 juillet, en compagnie d’un juif qu’il aidait à passer en Suisse. La résistance de Francis Chirat et de Gilbert Dru était d’ordre plus spirituelle et intellectuelle. Chirat, engagé dans Témoignage Chrétien, était responsable des Équipes chrétiennes dans la zone Sud, Dru devint l’une des chevilles ouvrière des Cahiers de notre Jeunesse, publication clandestine qui a nourri comme les Cahiers du Témoignage chrétien l’engagement de nombreux chrétiens. Tous deux créèrent le Comité de Coordination d’Action Chrétienne et furent arrêtés ensemble le 17 juillet. Dru, le plus intellectuel du groupe, réfléchissait intensément à ce que devrait être la France libérée, à une République régénérée et fonda le Mouvement Républicain de Libération, base d’un nouveau parti démocrate chrétien, le Mouvement Républicain Populaire.

Ainsi tous les cinq illustrent-ils le magnifique poème d’Aragon, La Rose et le Réséda, « Celui qui croyait au Ciel, celui qui n’y croyait pas ». Ils illustrent cette unité de la Résistance française voulue par Jean Moulin et réalisée par le Conseil National de la Résistance. En choisissant au hasard leurs victimes dans la prison Montluc, les nazis dans leur absurde cruauté, ont donné son visage d’unité à la Résistance. Tous se seraient certainement retrouvés dans ces mots de Gilbert Dru : « Notre génération arrive à l’âge d’homme au milieu de la plus grande épreuve qu’ait jamais subie notre patrie. La souffrance est notre « marque commune » : souffrance morale pour tous de l’humiliation, souffrance physique pour beaucoup, esclavage sur une terre étrangère, bannis ou traqués sur notre propre sol, détenus et parfois suppliciés. Un refus est notre réaction commune : refus de la capitulation de la désespérance, refus du soi-disant ordre nouveau, ordre de servitude. Quel que soit notre sort matériel, cette marque et ce choix fondent notre présente unité, plus profonde que les différences de tempérament et d’origine. Demain, nos chaînes étant tombées, nous entrerons dans la vie pour reconstruire […].Demain, nous ne serons pas libérés, mais mobilisés pour une tâche difficile et exaltante : la renaissance et la réfection de notre patrie. « Vous êtes l’espoir de la France de demain », cette formule par laquelle on a voulu nous amuser, prendra demain tout son sens. »

Hélas, ils n’ont pas pu faire vivre ce « demain » dont ils rêvaient. Il nous revient à nous, qui vivons grâce à leur sacrifice, de perpétuer ce « demain ». C’est bien ce que nous notre cher Veilleur : « Passant, va dire au monde qu’ils sont morts pour la liberté ». Il nous charge de transmettre une mémoire, mais surtout les valeurs pour lesquelles ces hommes se sont battus et sont tombés. Ces valeurs sont celles de la République. Elles sont les valeurs humaines de notre ville de Lyon, qualifiée par le général de Gaulle de Capitale de la Résistance, ville médaillée de la Résistance, ville de courage et de souffrances indicibles, ville où se perpétue la puissance de l’humanisme qui caractérise son histoire. Cher Didier Chambonnet, dans un document que vous m’avez transmis pour préparer cette cérémonie, vous évoquiez « l’esprit du 27 juillet ». Permettez-moi de reprendre à mon compte cette expression. « L’esprit du 27 juillet », c’est le primat de la conscience sur l’obéissance aveugle, c’est dire NON à la haine, c’est dire OUI à la liberté, OUI à la fraternité, OUI au vivre ensemble, OUI à la paix.

Pourquoi faire vivre cet « esprit du 27 juillet » soixante-dix ans après ? Parce que rien n’est jamais acquis définitivement, ni la liberté, ni la démocratie. Au début de cette année 2014, une année si importante pour la transmission de notre histoire, des malfaisants se sont attaqués à ce lieu sacré, ce sanctuaire du courage, en lui infligeant des inscriptions abjectes. On entend à nouveau dans les rues de nos villes, des hurlements antisémites que l’on croyait révolus ; pour la première fois depuis la fin de la guerre, on a tué en France en 2012, des enfants juifs parce qu’ils étaient juifs. Et puis l’horreur reste bien vivante à nos portes, elle vit en Ukraine, elle vit au Moyen-Orient, elle vit en Irak, elle vit au Nigeria. Oui, n’oublions jamais que le combat pour la liberté et la démocratie ne prendra jamais fin. C’est cela faire vivre l’esprit du 27 juillet. Vous pouvez compter sur la détermination de notre sénateur-maire, Gérard Collomb, pour le faire vivre à Lyon.

JPEG - 225.5 ko
Dépôt de gerbe
JPEG - 260.4 ko
Avec les familles des fusillés, à l’issue de la cérémonie

Dans la même rubrique :

16 juillet 2017 : Discours à l’occasion de la Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux Justes de France
le 16 juillet 2017
par Jean-Dominique DURAND
15 juin 2017 - Allocution à l’occasion de la remise du Prix Gilbert Dru de la LICRA Rhône-Alpes - CHRD
le 15 juin 2017
par Jean-Dominique DURAND
08 juin 2017 - Discours en l’honneur des Combattants d’Indochine Jardin du Combattant d’Indochine - Lyon, 8° arrondissement
le 8 juin 2017
par Jean-Dominique DURAND
29 janvier 2017 : Discours à l’occasion du 72° anniversaire de la Libération des camps nazis Veilleur de Pierre
le 29 janvier 2017
par Jean-Dominique DURAND
06 octobre 2016 : Discours à l’occasion du Congrès national de l’Association des membres de la Légion d’Honneur décorés au péril de leur vie - Hôtel de Ville de Lyon
le 6 octobre 2016
par Jean-Dominique DURAND
13 septembre 2016 : Discours à l’occasion du dévoilement d’une nouvelle plaque mémorielle Prison Saint-Paul / Université Catholique de Lyon
le 13 septembre 2016
par Jean-Dominique DURAND
13 septembre 2016 : Discours à l’occasion de l’inauguration de l’exposition Regards sur la Grande Guerre 1914-1919 - Salle Edmond Locard
le 13 septembre 2016
par Jean-Dominique DURAND
27 juillet 2016 : Discours en hommage au Fusillés de la place Bellecour - Lyon
le 27 juillet 2016
par Jean-Dominique DURAND
17 juillet 2016 : Discours à l’occasion de la Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux Justes de France
le 17 juillet 2016
par Jean-Dominique DURAND
03 février 2016 - CHRD Lyon - Discours pour l’inauguration de l’exposition "Rêver d’un autre monde"
le 4 février 2016
par Jean-Dominique DURAND
puce Contact puce Espace rédacteurs puce squelette puce RSS puce Valid XHTML 1.0 Strict
Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V2
Version :