07 novembre 2014 : Discours d’ouverture de la Convention Nationale de l’Union Nationale des Etudiants Juifs de France
Article mis en ligne le 7 novembre 2014 par Jean-Dominique DURAND
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Monsieur le Président de l’UEJF, Chers étudiants, Mesdames et Messieurs,

Je suis très heureux de vous accueillir à Lyon au nom de notre Sénateur-Maire, Monsieur Gérard Collomb à l’occasion de votre Convention Nationale. Pour son 70° anniversaire, l’Union des Étudiants Juifs de France, fondée alors que la guerre n’était pas encore terminée, en 1944, a choisi la Ville de Lyon, qui vient elle-même de célébrer avec éclat le 70° anniversaire de sa libération. Ville médaillée de la Résistance, ville désignée par le général de Gaulle comme « Capitale de la Résistance », Lyon est heureuse de vous accueillir. Nous n’oublions pas que c’est à Lyon que le Consistoire central a trouvé un temps, refuge, c’est à Lyon que le CRIF a été fondé. Lyon compte de nombreux Justes parmi les Nations, parmi lesquels de nombreux anonymes, mais aussi parmi ses élites, son Gouverneur militaire, le général de Saint-André et son archevêque, le cardinal Gerlier, tandis que le préfet Édouard Bonnefoy a sauvé l’honneur de la haute administration. Lyon fut aussi la ville où l’horreur se déchaîna, incarnée par des individus comme Klaus Barbie ou Paul Touvier. Bien des lieux rappellent à Lyon ces parcours d’héroïsme et d’ignominie, le Veilleur de Pierre place Bellecour, le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation, le Mémorial de Montluc, le square des Enfants d’Izieu par exemple. Notre ville s’attache à faire vivre ces lieux de mémoire, à organiser des parcours pédagogiques, à promouvoir avec les autorités académiques les concours qui permettent aux élèves des écoles, des collèges et des lycées, de s’approprier ce passé.

Il ne s’agit pas de cultiver la mémoire pour vivre tournés vers le passé, mais bien pour être pleinement insérés dans le présent et mieux préparer l’avenir. Plus que jamais, il faut être vigilant pour défendre les valeurs de la République et la démocratie. Car rien n’est définitivement acquis. La démocratie, la liberté, la justice sociale, sont des biens fragiles. L’antisémitisme s’affirme à nouveau publiquement et sans complexe, le nationalisme revient et affirme sa volonté d’exclure, de refuser les différences et même de détruire la construction européenne, qui a garanti à notre pays et à nos voisins une longue période de paix, inédite dans leur histoire. On trouve parmi les meilleures des librairies, des réhabilitations insidieuses de Vichy. Les historiens les plus compétents ont beau battre en brèche ces ouvrages qui ne reposent sur aucune argumentation scientifique sérieuse, les idées les plus odieuses semblent s’affirmer inexorablement. A Lyon, les valeurs républicaines et démocratiques sont défendues et portées en avant avec détermination.

Ces valeurs, l’UEJF en connaît le prix. Entre 1940 et 1944, des étudiants et des professeurs ont été chassés des lycées, des universités parce qu’ils étaient juifs. L’UEJF a été fondée afin d’aider les étudiants qui avaient été privés de leurs études et ceux qui avaient survécu à la déportation, à reprendre le chemin des établissements d’enseignement et retrouver leur place dans une société en reconstruction. Depuis lors, l’UEJF est de tous les combats contre toutes les formes de discrimination et de racisme. A Lyon, vous avez été actifs contre les expressions du négationnisme dans les universités, à Lyon 2 comme à Lyon 3. Je n’oublie pas que, Professeur d’Histoire contemporaine, lorsque j’ai fondé, au début des années 1990, avec une poignée d’enseignants l’Association René Cassin pour défendre une certaine éthique dans l’enseignement, et lutter contre l’influence de l’extrême droite dans cette université, j’ai pu compter sur le soutien de l’UEJF. De même les étudiants qui ont fondé l’Association Hippocampe ont trouvé dans l’UEJF un soutien sûr. Aujourd’hui, Lyon 3 a une réputation scientifique, au plan national et international, remarquable, et illustre ce que la détermination et un peu de courage permettent de faire reculer les extrémistes.

Le thème de votre Convention est « L’espoir dans l’autre ». Un très beau thème, qui est un défi pour notre temps. Il s’appuie sur un changement historique fondamental, qui s’est affirmé au cours du siècle dernier, a pris de l’ampleur après la Deuxième Guerre mondiale, et s’est accéléré au cours des deux ou trois dernières décennies : il s’agit de l’accentuation des phénomènes migratoires qui conduisent des populations diverses à se partager les mêmes territoires. L’Europe, la France notamment, ont une tradition historique de diversité, mais en très peu de temps, elle est devenue multiculturelle, multiethnique, multireligieuse. En ce sens on peut parler d’une forme de révolution culturelle, qui bouleverse la confrontation habituelle en Europe, entre les religions chrétiennes, entre celles-ci et le judaïsme, entre foi et athéisme, ou en France, entre Églises et laïcité. Aujourd’hui, le défi se situe dans la pluralité des traditions religieuses. Nous sommes entrés dans une nouvelle expérience historique de pluralisme religieux et culturel. Il s’agit de vivre ensemble avec l’Autre porteur d’une autre culture. Dans le même temps, la globalisation induit un dépaysement de l’individu, selon l’expression du sociologue français d’origine bulgare, Tzvetan Todorov, auteur de L’homme dépaysé (1986), qui peut conduire à la recherche frénétique de ses propres racines, c’est à dire au fondamentalisme. Ce changement qui peut être porteur d’espérance, mais se révèle aussi porteur de peur. L’Europe est revenue à un nouveau temps de peurs : des conflits la déchire à nouveau (les Balkans restent fragile, l’Ukraine), et une guerre d’un type nouveau s’est développé à l’intérieur même des nations européennes avec le terrorisme. Le développement des replis communautaires, la revendication agressive de sa propre identité, l’affirmation sur le plan politique de mouvements ou de partis extrémistes, témoignent d’un danger pour la paix sociale et pour la paix entre les nations, accentué par les difficultés économiques. L’évolution de certaines régions à l’intérieur de pays membres de l’Union Européenne (la Flandre, la Catalogne, l’Écosse) vers un nouveau nationalisme traduit ce retour de la peur, du refus de l’Autre, de l’altérité. Le temps présent ne manque pas d’exemples quasi quotidiens de conflits ou de tensions nés de cette irruption de la multiculturalité. Alors l’Autre, porteur d’une culture différente est vu comme porteur d’incertitude, de nouveauté préoccupante, d’appréhension, il est celui qui peut être un ami, mais aussi un ennemi. L’étranger et l’ennemi, deux termes qui s’associent vite. L’étranger pourrait être un ennemi. Le pluralisme, avec les peurs liées à la globalisation, ouvre la porte aux conflits ethniques, religieux, aux manifestations de xénophobie, de racisme, d’antisémitisme. Le monde est entré dans une phase particulièrement dangereuse de son histoire avec l’émergence du terrorisme : l’autre n’est plus un ami, mais il est potentiellement un ennemi. Le 11 septembre 2001 a ouvert la voie à un danger terrifiant, confirmé depuis par de nombreux attentats (Madrid, Londres) et tentatives d’attentats, dont l’objectif est de créer une psychose et de détruire le tissu de confiance et de solidarité. A Toulouse on a tué des enfants parce qu’ils étaient juifs. Aucune société, même unie et culturellement cohérente, ne peut fonctionner sans ces fondements que sont la confiance et la solidarité. C’est encore plus vrai pour les sociétés multiculturelles. Confiance et solidarité sont ses deux poumons. Si le terrorisme, qui prend appui sur les différences culturelles et sur l’instrumentalisation de la religion, réussissait à répandre insidieusement la peur, la méfiance, et donc la haine, alors la notion même de société multiculturelle serait perdue, et l’emporteraient tous les fondamentalistes. L’enjeu est là : le conflit de civilisation défini par Samuel Huntington, The Clash of Civilizations, menacerait la société et au-delà, la paix entre les nations. Cela, les maîtres en terrorisme l’ont parfaitement compris dans leur faiblesse face aux grandes nations, et dans leur folie : se servir des tensions naturelles entre les cultures pour empêcher toute possibilité de vivre ensemble. Vous avez choisi Lyon pour réfléchir à ces questions. Vous avez bien fait. Des historiens ont pu identifier un « esprit lyonnais », comme un esprit de conciliation qui se décline depuis des décennies à travers d’innombrables initiatives, et à travers des hommes politiques de tous horizons, d’Édouard Herriot à Raymond Barre et Gérard Collomb aujourd’hui, mais aussi des intellectuels et des industriels, jeteurs de ponts, récusant les excès de tous bords. On peut parler de Lyon comme d’un laboratoire d’une laïcité de coopération entre les pouvoirs publics, les religions et les cultures. En témoignent l’accueil du pape Jean-Paul II à Lyon en 1986, la construction de la Grande Mosquée avec l’implication des différentes confessions religieuses, en particulier du cardinal Albert Decourtray, du grand rabbin Richard Wertenschlag, des pouvoirs publics, l’accueil en septembre 2005 des grandes religions du monde pour la 19° Rencontre interreligieuse pour la Paix sur le thème « Le courage d’un nouvel humanisme », organisée par la Communauté de Sant’Egidio. Il faut évoquer aussi la création en 2002 du Groupe Concorde et Solidarité, avec les responsables des religions pour qu’ils travaillent ensemble, et avec l’autorité municipale, pour résoudre problèmes et tensions lorsqu’ils surgissent. Parmi les occasions de rencontres et de dialogue entre la municipalité et les communautés religieuses, on doit noter le renouvellement du Vœu des échevins le 8 septembre à Fourvière, avec les catholiques, cérémonie qui semble bien inscrite désormais dans le panorama politique et religieux lyonnais, le Culte de la Cité, au Grand Temple avec l’Eglise Réformée, à la fin du mois d’octobre, la cérémonie de commémoration de la Shoah en septembre, au cimetière israélite de La Mouche, et à l’occasion des principales fêtes religieuses juives et musulmanes. Lyon est parvenue à un équilibre autour du Pacte laïque cher sociologue Jean Baubérot, pour déboucher sur ce que le politologue René Rémond appelait « la logique invisible de la laïcité-coopération. »

Je voudrais terminer en citant un grand écrivain lyonnais, Marc Lambron, membre depuis peu de l’Académie Française. Celui-ci raconte qu’élève de khâgne au lycée du Parc, il se confrontait avec son professeur de philosophie, Albert Lachièze-Rey, dont il ne partageait pas les convictions personnalistes : « Cela ne manquait jamais : à chaque fois que je dégainais mon colt anti-humaniste, il sortait son bouclier personnaliste. Il lui fallait marquer, comme si l’enjeu en était vital, l’affirmation du primat de l’humain, la finalité du sens, le libre-arbitre du sujet moral. J’avais l’impression que toute la ville était derrière lui, comme si les deux collines et les deux fleuves, le maire et l’archevêque, les martyrs et le préfet avaient fait chorus à ses côtés. Je comprends aujourd’hui que le professeur Lachièze-Rey brandît sous mon nez le bâton de saint Irénée : face au gnostique nihiliste que j’étais, l’une de ses mains désignait la terre des hommes et l’autre le ciel de Dieu. Leçon lyonnaise ? Avec le temps je veux bien rendre les armes. A Lyon, des hommes ont rêvé la vie des hommes et Dieu les a peut-être rêvés. C’est une bonne ville pour attendre la fin du monde : chacun y est libre d’y exister selon son destin visible ou ses raisons cachées. »

Je suis persuadé que le terreau lyonnais va donner à vos débats et à vos réflexions, une tonalité forte au service du vivre ensemble pour voir dans l’Autre un ami, un frère.

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