17 novembre 2014 : Inauguration de l’exposition Antoine de Saint-Exupéry combattant 1939-1944 - Université Jean Moulin – Lyon 3, bibliothèque
Article mis en ligne le 17 novembre 2014 par Jean-Dominique DURAND
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Monsieur le Président de l’Université Jean Moulin, cher Jacques Comby, Monsieur le Consul général des États-Unis, Monsieur le Commandant de la base du Mont-Verdun, Monsieur le Président de la Succession Antoine de Saint-Exupéry, Monsieur le Directeur régional d’Air France, Monsieur le Commissaire de l’exposition, Madame la scénographe de l’exposition, Mesdames et Messieurs les responsables de la Bibliothèque, Chers collègues, Mesdames et Messieurs,

C’est toujours avec plaisir que je reviens dans mon université, que j’ai quittée il y a quelques semaines, mais qui reste à jamais mon université, où j’ai enseigné pendant près de 28 ans.

Aujourd’hui, représentant Gérard Collomb, maire de Lyon, je suis heureux d’inaugurer avec vous cette très intéressante et utile exposition dédiée à Antoine de Saint-Exupéry combattant. Grâce à vous, le 70° anniversaire de sa mort pour la France, le 31 juillet 1944 est commémoré avec force dans sa ville natale. Il y a peu vécu, mais la Ville de Lyon ne l’a jamais oublié. Elle lui a rendu de nombreux hommages en donnant son nom à son aéroport international, à l’un de ses lycées, dans le 4° arrondissement, à une rue, là où il est né dans le 2° arrondissement, à un boulevard dans le 9°. Une statue lui est dédiée ainsi qu’au « Petit prince », œuvre de Christiane Guillaubey, place Bellecour, à deux pas de sa maison natale.

Il y a un an, l’Université Lyon 3 avait rendu hommage à Jean Moulin à travers une exposition particulièrement originale, Jean Moulin artiste, Jean Moulin-Romanin. Jean Moulin, formé dans la gauche radicale-socialiste du Midi, membre de cabinets ministériels sous le Front Populaire, préfet, fut un immense résistant, refusant la défaite, soutenant le général de Gaulle, organisant, structurant et unifiant la résistance intérieure. Arrêté, il fut enfermé dans la prison voisine de Montluc, et mourut des suites de tortures effroyables. Saint-Exupéry incarne un autre type de résistance qui est bien synthétisé par le sous-titre donné à l’exposition, « Un engagement singulier pour la liberté ». De nombreux hommages ont été rendus dans le passé à Saint-Exupéry, à Lyon et ailleurs, dans la région, en France et à travers le monde, ils ont été presque toujours adressés à l’écrivain et à l’aviateur de l’aérospatiale. On connaît peu en revanche son combat des années 1939-1944. Contrairement à Jean Moulin, Antoine de Saint-Exupéry était issu d’une vieille famille aristocratique, sa jeunesse se passa dans des châteaux, il fut élève des jésuites à Mongré. Elève plutôt moyen, il échoua au concours d’entrée à l’École Navale et commença une vie d’aventures au service de l’aviation naissante. On perçoit combien les deux personnages pouvaient être différents. L’un choisit d’emblée son camp, ce fut celui de la Résistance au service de la France Libre ; l’autre ne voulut pas choisir, défendant dans un premier temps un régime de Vichy qui, à ses yeux, protégeait les Français, se méfiant du général de Gaulle et il ne voulut pas trancher entre ce dernier et le général Giraud. Pourtant ils avaient en commun un même refus de la défaite fondé sur un patriotisme sans faille, une même horreur du nazisme et de l’antisémitisme, une même détestation de la médiocrité. Ils avaient également en commun un semblable attachement à l’expression artistique, l’un à travers le dessin et la peinture, l’autre à travers la littérature, mais aussi le dessin. Comme Jean Moulin, Saint-Exupéry resta un artiste face à l’horreur de la guerre. Moulin fréquentait les galeries de peinture, il en créa lui-même une à Nice, qui lui servit de couverture, et il initia son secrétaire Daniel Cordier à l’art. Saint-Exupéry écrivit des textes liés à son expérience de la guerre, Lettre à un otage, bel hommage à son ami Léon Werth, Pilote de guerre, mais aussi une œuvre de pure imagination, Le petit prince, dont le succès après la guerre se révéla universel. Face à l’adversité, l’art qui exprime l’humanisme propre à l’un et à l’autre, était une arme redoutable. L’un comme l’autre savaient qu’elle ne suffisait pourtant pas. Ils s’engagèrent donc dans le combat où ils trouvèrent la mort pour la France. En effet, l’un et l’autre étaient des combattants. Ils surent se tourner vers l’extérieur d’où le salut viendrait, mais l’un vers Londres et la France Libre pour affirmer le combat aux côtés des alliés, l’autre vers New York et les États-Unis qui seraient les sauveurs de la démocratie. L’un était un organisateur et avait un fort sens politique, l’autre était un combattant singulier, quasiment isolé, rejeté de tous. Car si Moulin choisit de Gaulle, Saint-Exupéry ne choisit pas, au nom d’une certaine idée de l’unité de la France. Pour lui, il n’y avait pas deux France, il n’y en avait qu’une ; il ne supportait pas que la France fût déchirée. Il a pu penser que l’armistice et le gouvernement de Vichy pourraient être utiles. Il n’adhéra pas au prophétisme d’un de Gaulle qui le 18 juin 1940, récusa la soumission, et annonça contre toute analyse réaliste que la France pourrait compter sur son empire et que la guerre était mondiale. Seule la Grande-Bretagne résistait encore à ce moment-là. Il fallait donc poursuivre le combat coûte que coûte. A sa manière, Saint-Exupéry pensait alors, à l’été 1940, que seule l’entrée des États-Unis dans le conflit permettrait de renverser le cours des choses, mais en attendant il fallait tenir du mieux possible et éviter d’exacerber les divisions. Une telle position était intenable. Il se trouva attaqué de tous les côtés notamment après la publication en novembre 1942, de sa lettre ouverte La France d’abord, où il justifiait l’armistice, et appelait tous les Français, de toutes opinions à se réconcilier (« Français, réconcilions-nous pour servir » s’écriait-il) et à se placer sous l’autorité américaine afin de préparer la libération. Le grand philosophe Jacques Maritain lui répondit vertement dans un très beau texte dans lequel il dressa un tableau saisissant de la France occupée, de la soumission de Vichy à l’ennemi, et de la grandeur des combats de la France Libre sous l’autorité du général de Gaulle. L’échange entre les deux hommes qui s’estimaient par ailleurs, fut particulièrement violent. C’est ce qui explique pourquoi l’image du combattant Saint-Exupéry est si troublée, et le plus souvent incomprise. Il en souffrit, et sa correspondance en témoigne. Pourtant, quelques mois auparavant, il avait publié à New York la version américain de Pilote de guerre, intitulée Flight to Arras qui contribua fort à changer l’opinion publique américaine vis-à-vis de la France vaincue, en montrant l’intensité des combats de mai-juin 1940 et le courage de l’armée française submergée, mais là encore il tendait à justifier l’arrêt des combats.

Jean Moulin et Antoine de Saint-Exupéry allèrent jusqu’au bout de leur combat, ils moururent au combat. Le Panthéon les a accueillis tous les deux. Les cendres du premier y furent transférés en 1964, une plaque rend hommage au second, « poète, romancier, aviateur », dont le corps ne fut jamais retrouvé.

Il serait intéressant de poursuivre et d’approfondir la comparaison entre Jean Moulin et Antoine de Saint-Exupéry, deux hommes face à la guerre et à l’occupation, face aux choix fondamentaux à réaliser au moment de la défaite, face aux alliances à établir. Cette exposition y invite, en permettant une réflexion sur une histoire complexe, en nous renvoyant nous-mêmes à nos propres responsabilités : que ferions-nous dans de telles circonstances ? Je félicite l’Université Jean Moulin d’avoir eu le courage d’aborder de telles questions et j’espère que les enseignants et les étudiants de toutes disciplines seront nombreux à venir la visiter.

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