26 avril 2015 - Discours pour la Journée Nationale du Souvenir des Victimes et des Héros de la Déportation, Veilleur de Pierre, Lyon
Article mis en ligne le 26 avril 2015 par Jean-Dominique DURAND
Imprimer cet article logo imprimer {id_article}

Monsieur le Préfet de la région Rhône-Alpes, Préfet du Rhône, Monsieur le Général, Gouverneur militaire de Lyon, Monsieur le Général, représentant le général Commandant de la Région de Gendarmerie, Monsieur le Président du Conseil départemental du Rhône, Madame la représentante du Président de la région Rhône-Alpes, Messieurs les représentants des Cultes, Mesdames et Messieurs les élus, Messieurs les Présidents des Associations de Déportés, de Résistants et d’Anciens combattants, Mesdames et Messieurs les porte-drapeaux, Mesdames et Messieurs les enseignants Mesdames et Messieurs, Chers élèves qui représentez l’avenir de notre Pays,

Le 14 avril 1954, le Parlement français votait une loi instaurant le dernier dimanche d’avril, la Journée Nationale du Souvenir des Victimes et des Héros de la Déportation. « Il importe, lit-on dans l’exposé des motifs, de ne pas laisser sombrer dans l’oubli les souvenirs et les enseignements d’une telle expérience, ni l’atroce et scientifique anéantissement de millions d’innocents, ni les gestes héroïques d’un grand nombre parmi cette masse humaine soumise aux tortures de la faim, du froid, de la vermine, de travaux épuisants et de sadiques représailles, non plus que le cruauté réfléchie des bourreaux. » Le lendemain même, le président de la République, René Coty, la promulguait.

Nous voici donc réunis une nouvelle fois auprès du Veilleur de Pierre, en ce lieu emblématique de la souffrance, de la peur, de l’oppression, de la haine, et du courage, de l’héroïsme, du don de soi, de l’amour de la patrie et de la liberté. Il y a soixante-dix ans, entre le 27 janvier 1945, libération d’Auschwitz-Birkenau et le 5 mai, libération de Mauthausen, et le 8 mai, libération de Terezin, les troupes alliées pénétraient dans les camps nazis. Elles furent frappées d’horreur. Nul ne pouvait imaginer la réalité des camps. Des cadavres ambulants les accueillirent. Dans ces premiers mois de 1945, devant les avancées des Alliés, les nazis avaient cherché à camoufler leur crime en évacuant les camps, contraignant des milliers d’hommes et de femmes à d’hallucinantes marches de la mort. Le 5 avril, la libération du camp d’Ohrdruf, annexe de celui de Buchenwald, par les Américains, fut suivie et rapportée par de nombreux journalistes, correspondants de guerre, horrifiés par ce qu’ils virent. Le camp reçut la visite des généraux Eisenhower, Patton et Bradley. Les reportages sur Ohrdruf eurent un retentissement considérable : le monde sidéré découvrait l’horreur. Voici le témoignage d’un soldat américain, le caporal Harry Herder, l’un des premiers à pénétrer dans le camp de Buchenwald le 11 avril 1945 : « Le sergent Blowers […] nous expliqua que nous étions dans ce qu’on appelle un ‘camp de concentration’ et que nous allions voir des choses auxquelles nous n’étions pas préparés. Il nous dit de regardes, de regarder encore et encore, jusqu’à en vomir. Puis il nous quitta et marcha dans la forêt. Je n’avais jamais vu le sergent Blowers comme cela. Cet homme avait vu tout ce qui était imaginable de voir, et pourtant cet endroit l’affectait à ce point. Je ne comprenais pas. Je ne savais pas ce qu’était un camp de concentration. Mais j’allais bientôt l’apprendre. Bill, Tim et moi, […] nous avons traversé le porche. Nous avons dépassé un bâtiment. Nous avons tourné et nous avons vu. Ils étaient entassés comme des bûches. Tous étaient morts. […] La couche du bas était orientée nord-sud, la couche suivante est-ouest, et ainsi de suite. La pile faisait au moins un mètre de haut, peut-être plus, elle s’allongeait sur une longueur de 20 ou 30 mètres. Des cadavres disposés avec soin, nus, prêts à être traités. […] Il y avait un passage, puis un autre tas de cadavres, un passage encore, des cadavres alignés etc… Dieu seul sait combien il y en avait. Il suffisait de regarder l’état des corps pour savoir que tous ces gens étaient morts de faim. Il semblait qu’ils n’avaient littéralement que de la peau sur les os, vraiment rien de plus. Bill, Tim et moi nous restions silencieux. Je crois que mon seul commentaire fut ‘Jésus Christ ‘. J’avais 19 ans. Bill et Tim avaient 18 ans, du moins si l’on compte notre âge réel à l’époque. En fait, en quelques heures, nous étions devenus infiniment plus vieux. «  Benjamin Orenstein se souvient à jamais de sa libération, alors que déporté à Birkenau, il avait été transféré au cours d’une marche forcée, à Dora : « Le 11 avril 1945 à quinze heures trente, les deux premiers soldats américains de la troisième armée pénétrèrent dans notre chambre de l’infirmerie. Je revois ces deux GI, enlevant leurs casques, se mettre à genoux, et s’écrouler en sanglots en nous voyant. Quel spectacle devions-nous leur présenter ! Nous les regardions, les yeux exorbités, nous ne savions pas, nous ne pouvions pas exprimer notre joie, tant notre état de faiblesse était grand. Mon ami Bercovitch n’y résista pas. Il poussa son dernier soupir en comprenant que nous allions être libres. » Son témoignage mériterait d’être cité entièrement. Tous les témoignages dont nous disposons, soulignent à la fois le choc inouï ressenti par les libérateurs et la joie et les espoirs qui étreignirent les survivants. Mais ce n’était pour ces derniers que le premier pas sur le long chemin du retour à une vie normale, sans doute plus facile pour les déportés résistants qui pouvaient retrouver une famille, que pour les victimes juives de la Shoah qui avaient le plus souvent perdu toute famille et tout repère. Comme l’ami de Benjamin, beaucoup moururent dans les jours qui suivirent leur libération.

Notre Veilleur de Pierre nous livre une litanie rhodanienne, rhône-alpine, française et européenne des lieux de mort, et nous demande de les garder à jamais en mémoire. Montluc, Saint-Genis Laval, Villeurbanne, Valence, Natzweiler-Struthof, Mauthausen, Ravensbrück, Dachau, Bergen-Belsen, Treblinka, Auschwitz-Birkenau, Buchenwald, Maïdanek, Treblinka, Theresienstadt, Cross-Rosen, Ohrdruf, Sachsenhausen, Monowitz, Rawa-Ruska, Dora, et tant d’autres. Camps d’extermination, camps de concentration, camps de représailles. Tous avaient en commun une organisation minutieuse pour non seulement tuer, mais peut-être surtout pour dépouiller les prisonniers de leur dignité de personne humaine. Entre 1933 et 1945, des millions d’hommes et de femmes, de vieillards et d’enfants, furent pris dans l’engrenage des camps. La fin de cette Europe des camps, la destruction de l’Allemagne nazie, la libération des camps en cette année 1945 que le grand cinéaste italien Roberto Rossellini a nommée comme une « année zéro », ont ouvert la voie à une nouvelle ère historique. Celle de la recherche de la paix en Europe. On aurait pu imaginer un nouveau temps de vengeance tant les souffrances étaient indicibles. Il n’en fut rien, malgré bien des soubresauts et des tensions nouvelles avec la Guerre froide. On avait en mémoire le désastre de la paix de 1919 fondée sur la vengeance, sur la haine et la peur de l’autre, qui avait conduit vingt ans après à une nouvelle conflagration. L’Europe qui avait atteint en 1945 le fond du fond, devait imaginer de nouvelles formes de coexistence. Le projet nazi avait été de tuer les juifs d’Europe, et à travers eux de tuer l’âme et l’esprit de la civilisation européenne. Le projet nazi fondé sur le racisme et la haine était de détruire toutes les différences dans nos pays qui sont riches précisément des différences, en faveur d’une uniforme couleur brune : les handicapés, les tsiganes, les homosexuels, les opposants politiques et religieux, tous devaient disparaître.

« Passant, va dire au monde qu’ils sont morts pour la liberté », nous dit le Veilleur, en nous proposant de nous souvenir des cinq, fusillés ici même, du 27 juillet 1944, et de tous ceux qui furent assassinés ou annihilés dans le système concentrationnaire nazi. Ce message est fort. Le Veilleur de Pierre ne souhaite pas seulement nous réunir épisodiquement pour des commémorations. Il nous charge d’un message, celui de porter en avant avec détermination, les valeurs de la République, qui sont les valeurs humaines de notre ville de Lyon, qualifiée par le général de Gaulle de Capitale de la Résistance, ville Médaillée de la Résistance, ville de courage et de souffrances indicibles, ville où se perpétue la puissance de l’humanisme caractéristique de son histoire. Le temps présent nous confirme chaque jour la justesse et l’actualité de la vision de Primo Levi lorsqu’il disait : « L’idée d’un nouvel Auschwitz n’est certainement pas morte, comme rien ne meurt jamais. Tout resurgit sous un jour nouveau, mais rien ne meurt jamais. » Il y a quarante ans exactement, le 17 avril 1975, les Khmers rouges s’emparaient de Phnom Penh et faisaient basculer le Cambodge dans l’horreur : tortures, massacres, déportations, un million sept-cent mille morts, 20% de la population en quelques mois. Il y a vingt-et-un ans, le 7 avril 1994, débutait le génocide des Tutsis au Rwanda. Aujourd’hui, notre pays connaît un retour de l’antisémitisme impensable il y a quelques années, et le monde est témoin de la persécution des chrétiens en Afrique et au Moyen-Orient. Il y a cent ans, le 24 avril 1915, débutait dans l’Empire Ottoman, le génocide des Arméniens, le premier des génocides du XX° siècle. « Passant, va dire au monde qu’ils sont morts pour la liberté ». Ces hommes et ces femmes dont nous faisons mémoire, nous rappellent que le combat pour la liberté, pour la démocratie, pour les droits humains, pour le respect de l’altérité et le vivre ensemble, pour la justice, pour la paix, contre l’intolérance et la barbarie ne prendra jamais fin. Avec le Mémorial dédié à toutes les victimes de tous les génocides, le Veilleur de Pierre nous dit de veiller à ne jamais l’oublier et à œuvrer inlassablement pour la paix. Dans quelques jours, le 8 mai, en ce lieu si symbolique de la Résistance et du refus de l’idéologie nazie, Lyon, capitale de la Résistance, se fera capitale de la Réconciliation en accueillant la Brigade franco-allemande, pour commémorer la fin de la Deuxième Guerre mondiale et du nazisme, et pour célébrer le début de soixante-dix années de paix.

puce Contact puce Espace rédacteurs puce squelette puce RSS puce Valid XHTML 1.0 Strict
Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V2
Version :