25 avril 2015 : Discours pour le 99° anniversaire de la bataille de Verdun, devant la Borne de Verdun, place Carnot.
Article mis en ligne le 25 avril 2015 par Jean-Dominique DURAND
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Monsieur le Directeur de Cabinet, représentant Monsieur le Préfet de Région, Préfet du Rhône, Monsieur le représentant de Monsieut le Président de la Région Rhône-Alpes, Monsieur le Général, représentant le Général Gouverneur militaire de Lyon, Monsieur le Consul Général d’Italie, Monsieur le Maire du 2° arrondissement, Mesdames et Messieurs les élus, Monsieur le Secrétaire général de Ceux de Verdun, Mesdames et Messieurs les Présidents des Associations d’Anciens combattants, Mesdames et Messieurs les Porte-drapeaux, Mesdemoiselles, Mesdames et Messieurs les enseignants et élèves du Lycée Japy, Mesdames et Messieurs,

Je voudrais d’abord saluer et excuser Monsieur Robert Batailly. Il est l’âme de Ceux de Verdun. Il ne peut être avec nous aujourd’hui. Il le regrette vivement. Je lui adresse notre salut fraternel. Dans la mémoire collective, française et allemande, la bataille de Verdun occupe une place unique. Pour plusieurs raisons. Ce fut la bataille la plus longue de la Grande Guerre. Déclenchée par les Allemands le 21 février 1916, elle se prolongea jusqu’au mois de novembre. Ce fut une bataille sans fin, marquée par des conquêtes dérisoires, aussitôt perdues, puis reprises. Le village de Fleury fut pris, perdu et repris seize fois durant le mois de juillet 1916. C’est là que les soldats ont porté au plus haut la conscience de défendre leur pays : les Allemands pour remporter une offensive qui pouvait être décisive ; les Français pour défendre leur patrie. Verdun est l’un des lieux les plus forts de la cristallisation du don de soi à la Nation. Du côté français, l’organisation de la relève, a permis de faire passer à Verdun les deux tiers de l’armée française, un million cinq cent mille hommes ont combattu à Verdun. Si bien qu’il n’y a guère de famille où le nom de Verdun n’est pas inscrit dans les mémoires. La Borne auprès de laquelle nous nous trouvons, témoigne : elle a vu passer la noria incessante des camions Berliet – fabriqués à Lyon – à la cadence d’un véhicule chaque quinze secondes, entre Bar-le-Duc et Verdun, montant au front troupes et matériel, et redescendant les soldats blessés et épuisés qu’il fallait relayer. C’est la « voie sacrée » ainsi nommée par Maurice Barrès. Les pertes de part et d’autre ont été relativement équilibrées : 162.400 morts et 216.000 blessés du côté français ; 143.000 morts et 187.000 blessés du côté allemand. Une double saignée. Bataille d’usure, interminable, au prix de souffrances indicibles, dues à une guerre devenue industrielle. Sur quelques dizaines de kilomètres carrés, le territoire restreint sur lequel la bataille se déroula, soixante millions d’obus de tous calibres ont été tirés en 300 jours ; entre le 21 février et le 20 avril, les allemands tirèrent plus de huit millions d’obus. La densité du feu atteignit un paroxysme jamais atteint. Il s’agissait littéralement de « hacher » l’adversaire. Je cite le journal d’un combattant, Maurice Moser : « 22 juin – découvrons l’enfer, Verdun !! Ici c’est un chahut formidable, épouvantable. Nous croyions avoir tout vu, nous n’avons rien vu du tout, c’est horrible… 23 – Je crois qu’il va falloir cramponner ferme pour la vie. J’ai confiance en Dieu. .. Canonnade abominable. Toute la journée, toute la nuit il en est ainsi. C’est horrible, effrayant.. Horreur, jamais nous n’avons vu ni entendu quelque chose de pareil… centaines de morts ; par obus, par soif, par gaz… les boches nous envoyant des obus asphyxiants et lacrymogènes. Naturellement, on ne dort pas, on ne peut manger non plus. 24 – On est à moitié fou, nous aspirons tous à être relevés. Plus cela vient et plus on est dégoûté de l’horreur de cette guerre, cela n’est plus guerre, combats, lutte c’est du carnage. On tombe sans savoir d’où cela vient, on ne peut plus se défendre. Ce n’est plus de l’héroïsme, c’est de l’abnégation, de l’abrutissement. » Un aviateur survolant le champ de bataille, a dit avoir vu « l’enfer de Dante ». Un aumônier militaire, Ernest Aurambout écrit le 18 mars 1916 : « Depuis 6 jours nous sommes dans la fournaise et c’est une véritable pluie de feu de 7h du matin à 7h du soir. […] Au bout de deux jours, j’étais à moitié fou ; il y a de quoi quand on est sous un bombardement infernal comme celui sous lequel nous sommes : obus de 77, 100, 105, 150, 210. C’est inouï, je n’avais jamais rien vu de tel et, pour supporter cela, aucun abri. […] Deux sergents ont été tués et des chasseurs, il y a des blessés ; il y en a aussi parmi les cuisiniers qui apportent la soupe préparée à l’arrière à 10 km ; souvent, quand ils arrivent, ils n’ont plus que du pain, le reste a été répandu à terre involontairement quand ils cherchent à éviter les obus. Nous sommes restés cinq nuits sans pouvoir fermer l’œil. Il y a eu des chasseurs enfouis et que l’on n’a pu déterrer. C’est horrible ! » Quant aux pertes, un autre aumônier, Albert Monier, écrit le 20 août : « Mon régiment vient de participer aux derniers grands combats qui ont commencé le 1° août. Il y est resté presque en entier ; seules les deux compagnies qui se trouvent en réserve, dont la mienne, sont redescendues. Des autres, il n’est revenu personne. Le tout est mort ou prisonnier. » A partir des nombreux témoignages de soldats et d’officiers, l’historien Jean-Jacques Becker écrit en forme de synthèse : « Quelle que soit l’importance des moyens mis en œuvre, la bataille de Verdun a montré que la volonté et le courage des combattants continuaient à jouer le rôle décisif. Le champ de bataille de Verdun est resté le symbole de l’horreur. Un océan de boue, parsemé de cadavres mutilés croupissant dans les trous d’obus, dégageant des odeurs pestilentielles au milieu des essaims de mouches – l’odeur de pourriture imbibait complètement le champ de bataille – tel fut le décor quotidien dans lequel continuèrent à combattre, plus souvent par petits groupes qu’en unités organisées, des hommes accablés par la faim, par la soif, par le manque de sommeil, par les gaz, hagards, hébétés par la violence des bombardements. »

Verdun fut longtemps le symbole du sacrifice français. C’est parmi les soldats déchiquetés par les obus que l’on choisit en 1920, le Soldat inconnu de la Grande Guerre qui fut inhumé à l’Arc de Triomphe. C’est à Douaumont, au cœur de la bataille, où les villages rasés ne furent pas reconstruits, que le plus important ossuaire commémoratif fut construit, et inauguré en 1932. Ce monument français s’affirmait déjà comme celui de la souffrance partagée. Il est devenu avec le temps, par delà une nouvelle guerre effroyable, un symbole de réconciliation, berceau de la paix et de la fraternité européenne. En 1950, la proposition de Robert Schuman de mettre en commun le charbon et l’acier produits par les anciens belligérants, ces produits de base pour toute industrie d’armement, et de créer ainsi un nouveau destin franco-allemand, était une réponse à l’enfer de Verdun. En 1984, le président de la République française, François Mitterrand et le chancelier d’Allemagne Fédérale, Helmut Kohl, parcoururent, main dans la main, l’immense cimetière militaire. La photographie de cette rencontre fraternelle a parcouru le monde entier. Elle est vite devenue une icône de la paix. Ces hommes d’État ont fait de Verdun, un Message.

Aujourd’hui, le site de Verdun est fréquenté autant par des Allemands que par des Français. Il est devenu un lieu de mémoire commun, un lieu de mémoire européen, témoin de la folie des hommes, de l’horreur de la guerre, mais aussi de l’espérance d’une Europe unie et d’un monde de paix. En 1916, Lyon, ville de l’arrière, ville-hôpital, accueillait les corps ravagés des soldats. Dans quelques jours, le 8 mai, Lyon, capitale de la Résistance, sera la capitale de la Réconciliation, Lyon accueillera la Brigade franco-allemande pour commémorer la fin de la Deuxième Guerre mondiale et du nazisme, et pour célébrer le début de soixante-dix années de paix.

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