27 janvier 2015 : Inauguration de l’exposition "Le Centre de Documentation Juive Contemporaine 1943-2013 : documenter la Shoah" - Archives Départementales et Métropolitaines
Article mis en ligne le 27 janvier 2015 par Jean-Dominique DURAND
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Monsieur le Sous-préfet, représentant Monsieur le Préfet de la Région Rhône-Alpes, Préfet du Rhône, Madame la Présidente du Conseil Général du Rhône, Monsieur le Directeur des Archives Départementales et Métropolitaines, Monsieur le Directeur de l’ONAC, Mesdames et Messieurs les élus, Monsieur le Grand Rabbin, Messieurs les Présidents des Associations engagées dans le devoir de Mémoire, Mesdames et Messieurs,

Isaac Schneersohn que nous saluons aujourd’hui comme fondateur du Centre de Documentation Juive Contemporaine, n’était pas historien. Pourtant il portait en lui une vision fulgurante de l’histoire comme moyen de transmission d’une mémoire. Né en 1881 en Ukraine, rabbin, immigré en France en 1920, il était un industriel, un homme d’action. La guerre survenue, victime des lois d’aryanisation, engagé auprès de l’Union Générale des Juifs de France (UGIF), il se préoccupa de la transmission aux générations futures, non pas seulement de la mémoire, mais de l’histoire, c’est-à-dire de la connaissance, du savoir structuré et organisé. Il savait la faiblesse de la mémoire, ses contradictions parfois, et aussi le risque du refus de voir la réalité en face. N’oublions pas ce qu’écrivait François Mauriac dans sa préface à l’admirable Bréviaire de la haine. Le III° Reich et les Juifs, de Léon Poliakov, publié en 1951, en s’adressant aux lecteurs : « Votre premier mouvement sera peut-être de refermer avec humeur ce bréviaire de la haine : nous en avons assez de ces histoires sanglantes ; nous voulons les oublier ; nous voulons oublier que nous y sommes tous impliqués, d’abord parce que nous sommes des hommes : voilà de quoi l’homme est capable ; voilà jusqu’où il peut aller dans la bestialité. » Et le philosophe Jacques Maritain ajoute en présentant lui aussi le livre de Poliakov : « Oui, cela a existé. La responsabilité de ceux qui auraient dû ou pu savoir, et qui ont – simplement – fermé les yeux, ne joue pas seulement dans le lieu et dans l’espace. Elle joue aussi dans le temps. »

Isaac Schneersohn craignait-il la difficulté que rencontreraient les survivants à la déportation pour témoigner ? Percevait-il la difficulté pour ceux qui n’auraient pas connu les horreurs de la déportation, à entendre les témoins ? Imaginait-il que certains iraient jusqu’à nier la grande entreprise de destruction des juifs d’Europe par les nazis en s’appuyant notamment sur des contradictions dans les témoignages ? Toujours est-il qu’au cœur de la déroute de la civilisation, à un moment où le sort des armes n’était pas clair, où la persécution se déployait sur tout le continent, il prit en avril 1943, avec quelques représentants d’organisations juives, une initiative qui relève du prophétisme. Il avait acquis la conviction qu’il fallait prouver le crime par des documents irréfutables. Sans doute avait-il conscience que le crime qui s’accomplissait était si abominable de perversité, si énorme, si impensable, que les contemporains eux-mêmes seraient en difficulté pour en prendre conscience. En août 1944, Schneersohn était à Paris. Il profita de l’insurrection et de la libération de la capitale, pour s’emparer des archives du Commissariat général aux Questions juives du gouvernement de Vichy, de l’ambassade d’Allemagne, de l’Etat-major allemand, de la Gestapo. Aussitôt, le Centre de Documentation Juive Contemporaine s’installa à Paris et put commencer son travail de publications (trois ouvrages publiés dès 1945, cinq l’année suivante, d’autres encore les années suivantes), un Bulletin sort dès 1946, qui devint vite une revue de grande tenue, Le monde juif .

Schneersohn était bien un visionnaire. Le 25 janvier 2005, Jacques Chirac l’a salué ainsi : « Prendre des notes au cœur de l’Apocalypse, rassembler papiers et témoignages, face à la mécanique inexorable de l’extermination, tel fut le défi relevé par Isaac Schneersohn. Symbole émouvant de l’héroïsme et admirable illustration du travail de l’historien. En créant à Grenoble en avril 1943, le Centre de Documentation Juive Contemporaine, Isaac Schneersohn accomplissait un acte d’une authentique résistance. Celle de la mémoire. Déjà, la faiblesse était plus forte que la force elle-même ; l’honneur plus grand que la honte ; l’espoir plus puissant que la peur. Déjà, s’exprimait toute la dignité de l’homme quand il demeure debout, au cœur des ténèbres. Isaac Schneersohn ou l’archiviste de l’esprit contre la bureaucratie de la barbarie. »

Dans un ouvrage de méthode qui reste irremplaçable, le grand historien Henri-Irénée Marrou souligne dans De la connaissance historique, publié en 1954, que « l’histoire se fait avec des documents » : « Nous ne pouvons pas atteindre le passé directement, mais seulement à travers les traces, intelligibles pour nous, qu’il a laissées derrière lui, dans la mesure où nous les avons retrouvées et où nous sommes capables de les interpréter ».

Annonçant en quelque sorte l’historien qui a redéfini la méthode historique (on peut penser aussi Marc Bloch et à son Apologie pour l’histoire, ouvrage posthume), Isaac Schneersohn et le Centre de Documentation Juive Contemporaine, ont initié un parcours scientifique qui n’est pas à proprement parler un « devoir de mémoire », mais bien un « devoir d’histoire », en rassemblant des documents de toutes sortes et de toutes origines, ce qui permet de les croiser, de les confronter entre eux, de les interpréter, de faire avancer la connaissance. Il a permis aux historiens de la Shoah de réaliser un vrai travail scientifique.

On a pu en mesurer le bénéfice, lorsque l’on a vu paraître dès les années 1950, des publications négationnistes, et même des enseignants dans nos universités lyonnaises ont pu professer des idées odieuses, mettant en doute l’existence des chambres à gaz et le génocide des juifs perpétré par les nazis entre 1940 et 1945. On sait qu’aujourd’hui encore, les publications négationnistes circulent librement dans de nombreux pays du Moyen-Orient, et même, d’une manière plus ou moins clandestine, en Europe. Ils alimentent un antisémitisme qui a repris une vigueur insupportable. C’est ici que le travail du CDJC se révèle fondamental : il offre toutes les réponses à opposer à l’ignominie. On ne peut que regretter qu’il soit nécessaire, soixante-dix ans après la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, de toujours reprendre un travail de fond face à un antisémitisme toujours plus vivace.

C’est dire l’importance de cette exposition. Je tiens à vous remercier, Monsieur le Directeur, au nom de Gérard Collomb, Sénateur-Maire de Lyon et Président de la Métropole de Lyon, pour cette initiative salutaire. J’espère que cette exposition sera visitée par les enseignants de tous les niveaux de l’enseignement, et par leurs élèves et étudiants. Vous leur offrez une belle leçon de méthode historique. Avec cette exposition, qui s’ouvre dans le contexte, non seulement de la commémoration de la libération des camps mais aussi dans celui du drame que notre pays vient de vivre, vous montrez la responsabilité sociale des Archives et des historiens qui les utilisent.

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