27 juillet 2015 : Discours en hommage au Fusillés de la place Bellecour
Article mis en ligne le 27 juillet 2015 par Jean-Dominique DURAND
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Monsieur le représentant de Monsieur le Préfet de la Région Rhône-Alpes, Préfetdu Rhône, Madame, Messieurs les Parlementaires, Madame la représentante du Président du Conseil régional Rhône-Alpes, Mesdames et Messieurs les élus, Madame, Messieurs les Officiers supérieurs représentant le Général Gouverneur militaire de Lyon et le Général commandant la Région de Gendarmerie, Messieurs les Officiers supérieurs représentants la base aérienne du Mont-Verdun et la base aérienne « Colonel Chambonnet » à Ambérieu, Mesdames et Messieurs les représentants des Cultes, Madame la représentante de l’Association des Anciens Compagnons de la Libération et Médaillés de la Résistance, Monsieur le représentant de l’Association nationale des Officiers de réserve de l’Armée de l’Air, Mesdames et Messieurs les représentants des Associations de Résistants et de Déportés, Mesdames et Messieurs les porte-drapeaux, Chères familles des cinq héros exécutés ici même pour que vive la République, Mesdames et Messieurs,

27 juillet 1944, vers 12 heures 30. Une camionnette s’arrête ici même, devant ce qui était alors un café, à l’angle de la place Bellecour et de la rue Gasparrin. Cinq jeunes hommes y sont entassés, que l’on avait tiré quelques instants auparavant de la prison de Montluc. Arrachés brutalement à la camionnette, ils sont jetés à terre et abattus l’un après l’autre. Ils avaient été choisis au hasard par les nazis, pour venger un attentat qui, dans la nuit, avait endommagé sans faire de victimes, ce café rendez-vous habituel de la Gestapo voisine installée au bout de la place et de leurs collaborateurs français. La foule présente, nombreuse à cette heure-là, est terrorisée. Nul ne peut s’approcher, ceux qui veulent porter secours aux malheureux sont rejetés sans ménagement. Les corps restent exposés plusieurs heures, en plein soleil, tels qu’ils sont tombés. Interdiction absolue de les bouger. Il s’agissait de terroriser, de frapper les esprits, de décourager, de briser les espoirs d’une libération rapide, alors que le débarquement en Normandie quelques semaines auparavant, permettaient précisément d’espérer. Voici le témoignage de Bernard Domenach, âgé de quinze ans, frère de Jean-Marie et de Denise Domenach-Lallich, ami de Gilbert Dru : « Le 27 juillet 1944, j’attendais le tramway n° 2 sur la place Bellecour, examinant les dégâts qu’une bombe avait faits en explosant dans le restaurantdu Moulin à Vent, qui était réservé aux officiers allemands, lorsque je vis arriver une camionnette bâchée, encadrée par deux voitures d’où sortirent des hommes de la Gestapo allemande. Ils firent brutalement sortir cinq civils français et les abattirent successivement à coup de mitraillettes. Au troisième ou quatrième, je ne sais plus, apparut Gilbert Dru. […] Il fut abattu comme les autres, sauf qu’il resta longtemps à respirer, se vidant de son sang sur le trottoir. Le choc fut si grand pour moi que je me mis à vomir devant les passants arrêtés là, saisis d’effroi devant tant de barbarie. Je rentrais à la maison très choqué car les Allemands avaient arrêté la circulation et nous étions restés assez longtemps à attendre notre tramway avec, sous les yeux, ces cinq corps desquels mes yeux n’arrivaient pas à se détacher. […] Les Allemands furent alors remplacés par des Miliciens qui, pendant plusieurs heures, allaient laisser ces cadavres allongés sur le trottoir à tire d’exemple. »

Le crime du 27 juillet a tellement frappé les esprits, que c’est ici même qu’après la libération, la municipalité dirigée par Édouard Herriot voulut instaurer l’un des monuments les plus emblématiques de notre ville, qui porte le beau nom de Veilleur de Pierre. Veilleur, parce qu’il veille sur nos libertés et sur les valeurs humanistes de la République. Il est le sanctuaire de la Résistance et de la Déportation. Il est le lieu où l’on se recueille, où l’on se ressource, où l’on se retrouve autour de tout ce que représente le sacrifice des résistants. Œuvre de l’architecte Louis Thomas et du sculpteur Georges Salendre, ce monument fut inauguré le 4 septembre 1948, à l’occasion du quatrième anniversaire de la libération de Lyon. Il frappe par sa puissance et par sa sobriété. Il donne des noms. Des noms que nul ne doit oublier. Les noms de doivent pas disparaître. Les noms des cinq victimes du 27 juillet, René Bernard, Albert Chambonnet, Francis Chirat, Gilbert Dru, Léon Pfeffer. Et la longue liste des lieux où tant d’autres victimes du nazisme – juifs victimes de la Shoah, résistants, raflés, tsiganes – ont souffert, sont morts parfois dans des souffrances indicibles, ont disparu dans le néant. C’est le génie de Georges Salendre d’avoir su faire le lien entre des résistants à Lyon, et l’horreur du nazisme étendu sur toute l’Europe pour l’étouffer. Il montre ainsi, à travers cette litanie de noms de lieux de souffrance, de lieux d’exécutions de masse, de lieux d’emprisonnement, de lieux de déportation, de lieux d’extermination, à Lyon, dans le Rhône, dans la région, en France et dans toute l’Europe, les raisons profondes de l’engagement en Résistance, de nos cinq héros. Ils se sont levés pour refuser la soumission à une doctrine de haine, pour récuser l’horreur, pour défendre la liberté, la démocratie, l’égalité et le respect de tous quelle soit l’origine, la religion, la race, et la fraternité qui fonde la vie en commun, qui unit par delà les différences. Pourtant, leurs origines étaient différentes, tout comme leurs convictions profondes et leurs moyens d’action. Il y avait parmi eux un officier de l’Armée de l’Air, Albert Chambonnet, socialiste et franc-maçon, un immigré d’origine polonaise, juif et communiste, Léon Pfeffer, un petit entrepreneur, communiste lui aussi, René Bernard, deux militants d’Action catholique, un employé, Francis Chirat et un étudiant, Gilbert Dru. L’un agissait au niveau du renseignement et commandait l’Armée secrète pour la région R1, puis les Forces Françaises de l’Intérieur, un autre combattait les armes à la main au sein du bataillon Carmagnole, un troisième était agent de liaison, quand d’autres se livraient à la résistance spirituelle avec la diffusion des Cahiers de notre Jeunesse, et des Cahiers du Témoignage chrétien en liens avec les jésuites de Fourvière.

En choisissant au hasard leurs victimes dans la prison Montluc, les nazis ont donné tout son sens à la Résistance, bien involontairement. Ainsi tous les cinq illustrent-ils le magnifique poème de Louis Aragon, La Rose et le Réséda, « Celui qui croyait au Ciel, celui qui n’y croyait pas ». Il est dédié à un groupe de quatre autres résistants, Guy Môquet, Gabriel Péri, Honoré d’Estienne d’Orves, mais aussi Gilbert Dru. On peut l’appliquer sans réserve aux Cinq de la place Bellecour. Aragon développe le thème de l’union de tous pour libérer « la belle prisonnière », c’est-à-dire la liberté. En voici un extrait : « Quand les blés sont sous la grêle Fou qui fait le délicat Fou qui songe à ses querelles Au cœur du commun combat Il est en prison Lequel A le plus triste grabat Lequel plus que l’autre gèle Lequel préfère les rats Celui qui croyait au ciel Celui qui n’y croyait pas Un rebelle est un rebelle Deux sanglots font un seul glas Et quand vient l’aube cruelle Passent de vie à trépas Celui qui croyait au ciel Celui qui n’y croyait pas Répètent le nom de celle Qu’aucun des deux ne trompe Et leur sang rouge ruisselle Même couleur même éclat Celui qui croyait au ciel Celui qui n’y croyait pas Il coule il coule il se mêle A la terre qu’il aima Pour qu’à la saison nouvelle Mûrisse un raisin muscat »

Hélas, ils n’on pu manger de ce doux raisin muscat qui symbolise aux yeux d’Aragon, un avenir de liberté. Mais grâce à eux, grâce à leur sacrifice, les générations suivantes ont pu jouir de cette liberté si chèrement acquise. C’est bien ce que dit le Veilleur : « Passant, va dire au monde qu’ils sont morts pour la liberté ». Il nous charge de transmettre une mémoire, mais surtout les valeurs pour lesquelles ces hommes se sont battus et sont tombés. Ces valeurs sont celles de la République. Elles sont les valeurs humaines de notre ville de Lyon, qualifiée par le général de Gaulle de Capitale de la Résistance, ville médaillée de la Résistance, ville de courage et de souffrances indicibles, ville où se perpétue la puissance de l’humanisme qui caractérise son histoire. Aujourd’hui, le sacrifice des Cinq de la place Bellecour nous appelle à la mobilisation contre les nouvelles barbaries qui sont à nos portes et qui agissent en France même. Rien n’est jamais acquis définitivement, ni la liberté, ni la démocratie. Il faut sans cesse les faire vivre, les renforcer, les défendre. Là est l’esprit du 27 juillet, auquel Lyon entend rester fidèle avec détermination.

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