17 juin 2015 : Discours à l’occasion de la commémoration de la rafle au 35 rue Viala, le 17 juin 1944
Article mis en ligne le 17 juin 2015 par Jean-Dominique DURAND
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Cher Monsieur André Laroche, Monsieur Vianey Bollier et votre famille, Madame l’adjointe au Maire du 3°, chère Maud Roy, Mesdames et Messieurs les représentants des Associations de Résistants, Mesdames et Messieurs les porte-drapeaux, Mesdemoiselles les collégiennes et lycéennes, Mesdames et Messieurs,

Il y a plus de soixante dix ans, on imprimait ici, au numéro 35 de cette rue, des journaux clandestins. Le 17 juin 1944, arrivèrent la Gestapo et des miliciens français à son service pour briser l’action si dangereuse pour eux, d’une imprimerie. De cette maison en effet, provenaient de nombreuses publications de la presse clandestine, en particulier Combat, mais aussi Défense de la France, les Cahiers du Témoignage chrétien des jésuites de Fourvière, et d’autres titres ainsi que des tracts. Au début de 1944, on sortait d’ici, plus d’un million d’exemplaires par mois, un chiffre colossal compte tenu des circonstances et des restrictions, de papier notamment. Cela supposait une audace extraordinaire, une organisation parfaite, et des prises de risques considérables.

Mais l’enjeu en valait la peine. La presse clandestine était fondamentale pour transmettre des informations, celles que bien évidemment la presse collaborationniste ne donnait pas, pour soutenir le moral des Français, pour préparer la libération et la France de demain. La presse, clandestine, c’était l’arme de l’esprit, l’arme de l’intelligence. Une arme redoutable, que les nazis et les collaborateurs redoutaient au plus haut point et combattaient avec détermination, hélas parfois avec succès. Cette presse incarnait la liberté bafouée et espérée, elle était porteuse des espoirs de libération. Elle apportait un souffle vital en disant la vérité sur Vichy et sur les exactions de l’ennemi, sur l’évolution des combats, mais aussi par ses réflexions sur les raisons profondes de la nécessité de refuser la défaite et la collaboration, par la vision qu’elle donnait de l’avenir du pays, de sa reconstruction démocratique. La lutte incarnée par la presse clandestine, n’était pas seulement une lutte contre l’oppresseur, c’était aussi un combat pour construire une société nouvelle fondée sur les libertés, sur le respect des droits de l’Homme, sur la justice sociale, sur une République rénovée.

Le 17 juin 1944, à 14h30, ici même, l’imprimerie clandestine fut arrêtée dans son fonctionnement avant d’être démantelée. Ses responsables, André Bollier, Paul Jaillet, Francisque Vacher furent assassinés, leur collaboratrice, Lucienne Guézennec fut blessée et arrêtée. Hospitalisée à Grange Blanche, elle fut enlevée le 7 juillet par un commando et survécut à la guerre. André Bollier, polytechnicien, blessé durant la campagne de 1940, entré en résistance dès 1941, arrêté en mars 1944,torturé, condamné à mort, évadé, il reprit le combat de l’ombre, indomptable. C’est lui qui avait rassemblé les machines. Il savait se procurer ce précieux papier en inventant une activité grosse consommatrice de papier, un Bureau de recherches géodésiques et géophysiques, ce qui lui permettait de faire venir même du papier d’Allemagne. Il avait choisi comme nom de combat, Velin, un nom bien adapté à ses activités. Paul Jaillet, typographe et Francisque Vacher photograveur, venaient du Progrès, qui s’était sabordé le 11 novembre 1942, lors de l’invasion de la zone dite libre. Ils mirent aussitôt leurs compétences au service de la Résistance.

A ces hommes, à cette femme, il convient d’associer dans notre pensée bien d’autres imprimeurs comme Eugène Pons dont l’imprimerie était située dans le 1° arrondissement, sur les pentes de la Croix-Rousse. C’est lui qui avait réalisé l’exploit de sortir et de distribuer un faux numéro du journal collaborateur Le Nouvelliste le 31 décembre 1943, l’une des pages les plus glorieuses de la Résistance lyonnaise. Il avait été arrêté le 22 mai 1944 et déporté, et mourut au camp de Neuengamme. Il convient aussi d’associer les nombreux résistants qui participaient à la diffusion de cette presse, par toutes sortes de moyens : transports en vélos, en trains, distribution dans les boîtes aux lettres, dépôts dans les entrées d’immeubles. Beaucoup d’entre eux, et parmi eux de nombreuses femmes, tombèrent. Mais jamais la presse résistante ne fut arrêtée.

Rendre hommage à André Bollier et à ses compagnons, nous rassembler devant cette maison, c’est saluer non seulement leur héroïsme, l’héroïsme de la Résistance. C’est aussi, et peut-être surtout, rendre hommage à la presse et souligner l’importance de la presse. La presse, c’est l’une des toutes premières libertés, revendiquée par la Révolution françaises et mise en œuvre par les révolutions libérales du XIX° siècle. Comme toutes les libertés, la liberté de la presse en tout premier lieu, est insupportable pour les dictatures et pour tous ceux qui pratiquent la pensée unique. Ce n’est pas un hasard si jusqu’à aujourd’hui, elle est la cible de toutes les dictatures, de toutes les barbaries. L’année 2015 s’est ouverte le 7 janvier par un attentat dont l’objectif était de terroriser en premier lieu les journalistes, et leurs lecteurs, c’est-à-dire nous tous. Le 17 juin 1944 annonce le 7 janvier 2015, et annonce tous les meurtres de journalistes, par dizaines chaque année. La liste des journaux persécutés et des journalistes assassinés pour avoir voulu donner des informations libres est sans fin. Je vous propose d’avoir une pensée pour chacun d’entre eux, et particulièrement pour l’écrivain saoudien Raif Badawi, qui, dans un pays où la liberté de la presse n’existe pas, utilise son blog comme moyen moderne de communication. Le prix qu’il paie est celui de sa liberté personnelle - dix ans de prison – et une mort lente par flagellation : mille coups de fouets ; cinquante déjà exécutés. Pensons aussi, en cette année où nous commémorons le centenaire du génocide des Arméniens, à Hrant Dink, journaliste et écrivain turc d’origine arménienne, directeur de la revue Agos , assassiné le 19 janvier 2007.

Le 35 de la rue Viala ne cessera jamais de nous rappeler cette valeur fondamentale et qu’est la liberté de la presse qui fait vivre la République. Un bien que nous ne devons jamais laisser dépérir, dont nous portons tous la responsabilité, chacun de nous individuellement, et tous ensemble collectivement.

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