31 janvier 2016 - Veilleur de pierre (Lyon) - Commémoration de la Libération des camps nazis
Article mis en ligne le 31 janvier 2016 par Jean-Dominique DURAND
Imprimer cet article logo imprimer {id_article}

Monsieur le représentant de Monsieur le Préfet de la région Rhône-Alpes-Auvergne, Préfet du Rhône, Monsieur l’Adjoint au Maire de Lyon, délégué à la Sécurité, Monsieur le Maire du deuxième arrondissement, Mesdames et Messieurs les élus, chers collègues adjoints chargés de la Mémoire et des Anciens combattants dans les arrondissements de Lyon, Messieurs les Officiers supérieurs, Madame la Présidente du CRIF, Monsieur le Président du Consistoire, Messieurs les représentants des Cultes, Monsieur le Président de la Section de la Légion d’Honneur du Rhône, Monsieur le délégué général du Souvenir Français, Monsieur Hubert Boulet, Messieurs les Présidents des Associations de Déportés, de Résistants et d’Anciens combattants, de Résistants et de Rescapés des Camps de concentration, Mesdames et Messieurs les porte-drapeaux, Mesdames et Messieurs, Chers élèves, cher Nicolas Porte et le Chœur de Saint-Marc, chère Donia Hafsani,

Il y a soixante-et-onze ans, le 27 janvier 1945, était libéré le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau par les troupes soviétiques. Le manteau noir du nazisme qui emprisonnait l’Europe se déchirait. Dans les mois qui suivirent, et jusqu’au 8 mai inclus, avec la libération du camp de Terezin près de Prague, le monde découvrait avec une horrible stupéfaction la réalité des camps. Les troupes alliées, qu’elles fussent soviétiques, américaines, britanniques, françaises furent toutes frappées d’horreur. Les nazis avaient pourtant cherché à camoufler leur crime, en contraignant les malheureux déportés déjà exténués à d’invraisemblables marches dans le froid de l’hiver, en massacrant les prisonniers survivants, en faisant sauter les chambres à gaz. Dans tous les camps, ce fut la même sidération. Tous les soldats qui se battaient sur les divers fronts européens depuis des mois voire des années, qui avaient connu pour certains les champs de bataille jusqu’en Afrique du Nord et en Asie, qui avaient affronté la mort, la peur, qui avaient connu la guerre avec son cortège d’horreurs, découvraient l’inimaginable, le summum de l’ignominie, le système concentrationnaire nazi. Les noms des îles qui constituaient l’ignoble archipel sont inscrits ici. J’en cite quelques uns : Natzweiler-Struthof, Mauthausen, Ravensbrück, Dachau, Bergen-Belsen, Treblinka, Auschwitz-Birkenau, Buchenwald, Maïdanek, Treblinka, Theresienstadt, Cross-Rosen, Ohrdruf, Sachsenhausen, Monowitz, Rawa-Ruska, Dora, et tant d’autres. Une litanie qui paraît interminable. Camps d’extermination, camps de concentration, camps de représailles. Tous avaient en commun une organisation minutieuse pour non seulement tuer, mais surtout pour dépouiller les prisonniers de leur dignité de personne humaine.

Cette sombre litanie énumère des lieux. Des lieux d’une souffrance indicible, impensable, la souffrance de millions d’hommes et de femmes, de vieillards et d’enfants. Ils avaient été arrachés à leur vie quotidienne, à leurs maisons, à leurs familles, parce qu’ils étaient juifs. Ils avaient été jetés dans des wagons à bestiaux parce qu’ils étaient juifs. Ils avaient roulé à travers l’Europe, venant de France, d’Italie, de Belgique, de Hollande, de Grèce et des Balkans, d’Autriche et de Hongrie, d’Allemagne, de Pologne, de Turquie, de Bulgarie, de Russie, parce qu’ils étaient juifs. Ils avaient roulé, roulé, roulé dans des trains immondes, pendant des nuits et des jours, dans l’angoisse, la peur, la promiscuité, tenaillés par la faim et la soif. Ils avaient fini par arriver en enfer. Ils étaient juifs. On les avait amenés là parce qu’ils étaient juifs. Pour les tuer parce qu’ils étaient juifs. Pour réduire ceux que l’on ne tuait pas immédiatement, à un état d’animalité, pour annihiler en eux tout sentiment d’humanité. Parce qu’ils étaient juifs.

Dans son admirable texte sur la déportation, porté au théâtre, Une petite fille privilégiée, que nous avons donnée cette semaine au Théâtre des Ateliers, Francine Christophe parle de sa victoire personnelle : parce qu’elle a survécu, parce qu’elle a elle-même donné la vie à ses enfants, qui à leur tour ont donné la vie à ses petits-enfants. La vie l’a emporté sur la mort. Mais le projet nazi avait été de tuer les juifs d’Europe, et à travers eux de tuer l’âme et l’esprit de la civilisation européenne. Le projet nazi fondé sur le racisme et la haine était de détruire toutes les différences dans nos pays qui sont riches précisément des différences, en faveur d’une uniforme couleur brune : les handicapés, les tsiganes, les homosexuels, les opposants politiques et religieux, tous devaient disparaître.

Mais soixante-et-onze ans plus tard, nous ne sommes toujours pas libérés du Mal. Le temps présent confirme chaque jour la justesse et l’actualité de la crainte exprimée par Primo Levi lorsqu’il disait : « L’idée d’un nouvel Auschwitz n’est certainement pas morte, comme rien ne meurt jamais. Tout resurgit sous un jour nouveau, mais rien ne meurt jamais. » La barbarie n’est pas morte. Elle est même bien vivante. Elle s’active sur tous les continents. Du 11 septembre 2001 à New York au 13 novembre 2015 à Paris, c’est une nouvelle litanie de noms de massacres, en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne, en Europe, en Asie, au Proche-Orient, qui s’enroule autour du monde. Nous n’oublions pas Ilan Halimi, séquestré et torturé durant trois semaines puis assassiné en 2006, ni les enfants Gabriel 3 ans, Aryeh 6 ans, Myriam 8 ans, à Toulouse, qui nous renvoient aux enfants d’Izieu. Nous restons sous le choc des massacres de 2015.

C’est pourquoi la Ville de Lyon a voulu marquer d’une manière particulière forte cette année du soixante-dixième anniversaire commencée en janvier 2015, qui se conclut en ce début d’année 2016. Nous avons donné un relief particulier aux cérémonies officielles de commémoration. Il y a une dizaine d’années, on aurait pu penser que ces commémorations devenaient des actes rituels un peu dépassés. On se rend compte aujourd’hui qu’elles sont plus que jamais indispensables, alors que le totalitarisme djihadiste cherche à répandre la haine et la peur, cherche à détruire la confiance mutuelle sans laquelle il ne peut y avoir une société qui fonctionne, en tuant des enfants juifs, en massacrant des juifs parce que juifs, en s’attaquant à l’Armée et à la Police qui incarnent la République, en cherchant à empêcher la liberté d’expression, en s’attaquant à la jeunesse. Nous avons mis l’accent sur la transmission de la mémoire à travers la culture, également pour commémorer le centenaire du génocide des Arméniens. En effet, les barbares n’aiment pas la culture, ils la haïssent, ils en ont peur au point de vouloir la détruire. Du nazisme au djihadisme court la même haine de l’intelligence : on brûle les livres et les bibliothèques, on détruit les lieux de culte, on tue les artistes et les intellectuels, et même les archéologues, car on entend faire table rase du passé. C’est qu’en effet, la culture, la connaissance, sont des éléments essentiels du combat humaniste que nous devons mener. Tout au long de cette année, nous avons proposé à des publics variés, des expositions, des concerts, des lectures de texte, des conférences, des pièces de théâtre. Dans ce dispositif, le CHRD a joué un rôle majeur, et je remercie chaleureusement sa directrice, Madame Isabelle Rivé et toute son équipe. Dans ce cadre, nous venons de présenter l’œuvre que j’ai déjà évoquée, de Francine Christophe, Une petite fille privilégiée, et je vous invite à assister à la représentation de la pièce tirée des souvenirs de Benjamin Orenstein, avec Jean-Claude Nerson, Ces mots pour sépulture, le 4 février à 20 heures, salle Rameau.

Emblématique de la puissance de la culture au cœur même du système nazi, fut le camp de Terezin où furent déportés de nombreuses personnalités du monde de la littérature et des arts. Des poètes comme Robert Desnos, des musiciens comme Viktor Ullmann, des peintres comme Arthur Goldschmidt. Ils y apportèrent une activité culturelle intense qui sonne jusqu’à aujourd’hui comme un défi lancé à l’horreur quotidienne. Ambivalence de Terezin où le sublime côtoyait chaque jour l’horreur, la culture l’emportait sur le mensonge, sur la peur, sur la mort. Le grand écrivain tchèque Milan Kundera é écrit : « Ce n’est pas seulement l’art créé à Terezin qui nous laisse interdits d’admiration mais peut-être plus encore cette soif de vie culturelle, cette soif d’art que manifestait la communauté térézinienne qui, dans des conditions effroyables, fréquentait des théâtres, des concerts, des expositions. Que fut l’art pour eux tous ? Une façon de tenir pleinement déployé l’éventail des sentiments, des idées, des sensations pour que la vie ne fût pas réduite à la seule dimension de l’horreur. » En ce début d’année 2016, je salue l’initiative de l’Opéra de Lyon, de programmer dans le cadre du Festival pour l’Humanité, en mars-avril 2016, des œuvres créées à Terezin, Brundibár de Hans Krása et L’empereur d’Atlantis ou le refus de la mort, de Viktor Ullman, mais aussi La Juive de Jacques-Fromental Halévy et Benjamin. Dernière nuit de Régis Debray.

Dans la ville que le général de Gaulle a désignée comme la « Capitale de la Résistance », commémorer la libération des camps nazis, ce n’est pas seulement se réjouir de l’effondrement d’un système inhumain. C’est aussi et surtout, à travers la Mémoire et la Culture, adresser un message fort à nos contemporains, aux jeunes et à tous les citoyens alors que 70 ans après, à nouveau, l’antisémitisme s’empare de notre société et que la barbarie la plus effroyable se répand dans toute une partie du monde. La Ville de Lyon, en organisant avec Gérard Collomb cet ambitieux programme culturel, a voulu se montrer toujours fidèle à l’humanisme de la Résistance, à ceux qui ont su dire Non à la négation de la personne humaine.

Dans la même rubrique :

29 janvier 2017 : Discours à l’occasion du 72° anniversaire de la Libération des camps nazis Veilleur de Pierre
le 29 janvier 2017
par Jean-Dominique DURAND
06 octobre 2016 : Discours à l’occasion du Congrès national de l’Association des membres de la Légion d’Honneur décorés au péril de leur vie - Hôtel de Ville de Lyon
le 6 octobre 2016
par Jean-Dominique DURAND
13 septembre 2016 : Discours à l’occasion du dévoilement d’une nouvelle plaque mémorielle Prison Saint-Paul / Université Catholique de Lyon
le 13 septembre 2016
par Jean-Dominique DURAND
13 septembre 2016 : Discours à l’occasion de l’inauguration de l’exposition Regards sur la Grande Guerre 1914-1919 - Salle Edmond Locard
le 13 septembre 2016
par Jean-Dominique DURAND
27 juillet 2016 : Discours en hommage au Fusillés de la place Bellecour - Lyon
le 27 juillet 2016
par Jean-Dominique DURAND
17 juillet 2016 : Discours à l’occasion de la Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux Justes de France
le 17 juillet 2016
par Jean-Dominique DURAND
03 février 2016 - CHRD Lyon - Discours pour l’inauguration de l’exposition "Rêver d’un autre monde"
le 4 février 2016
par Jean-Dominique DURAND
02 février 2016 - collège Vendôme (Lyon) - Discours pour l’inauguration d’une exposition sur la Bande dessinée et la Grande Guerre
le 2 février 2016
par Jean-Dominique DURAND
27 juillet 2015 : Discours en hommage au Fusillés de la place Bellecour
le 27 juillet 2015
par Jean-Dominique DURAND
19 juillet 2015 : Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux Justes de France
le 19 juillet 2015
par Jean-Dominique DURAND
puce Contact puce Espace rédacteurs puce squelette puce RSS puce Valid XHTML 1.0 Strict
Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V2
Version :