03 février 2016 - CHRD Lyon - Discours pour l’inauguration de l’exposition "Rêver d’un autre monde"
Article mis en ligne le 4 février 2016 par Jean-Dominique DURAND
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Madame Directrice du C.H.R.D., chère Isabelle Rivé, et toute son équipe, Madame la Directrice générale du Misée national de l’Immigration, Madame la Directrice du Musée des Confluences, Monsieur le Président du Conseil d’Orientation du C.H.R.D., Messieurs les Directeurs des Archives Municipales de Lyon et des Musées Gadagne, Monsieur le Directeur du Rize, Madame la représentatente de la DRAC, Madame l’Inspectrice pédagogique, Monsieur le Procureur Général, cher pierre Truche, Mesdames et Messieurs les Présidents d’Associations, cher Benjamin Orenstein, Mesdames et Messieurs les Artistes, Messieurs les Scénographes, Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi de vous lire d’abord une lettre adressée aux Européens, écrite par deux jeunes Africains en 1999. « Excellences, Messieurs les membres et responsables d’Europe, Nous avons l’honorable plaisir et la grande confiance de vous écrire cette lettre pour vous parler de l’objectif de notre voyage et de la souffrance de nous, enfants et jeunes d’Afrique. Mais tout d’abord, nous vous présentons nos salutations les plus délicieuses, adorables et respectueuses. A cette fin, soyez notre appui et notre aide, soyez-le pour nous, en Afrique, vous à qui il faut demander au secours ? Nous vous en supplions, pour l’amour de votre beau continent, pour le sentiment de vous envers votre peuple, votre famille et surtout l’affinité et l’amour de vos enfants que vous aimez comme la vie. En plus, pour l’amour et l’amitié de notre créateur Dieu le Tout-Puissant qui vous a donné toutes les bonnes expériences, richesses et pouvoirs de bien construire et bien organiser votre continent à devenir le plus beau et admirable ami des autres. Messieurs les membres et responsables d’Europe, c’est à votre solidarité et votre gentillesse que nous vous appelons au secours en Afrique. Aidez-nous, nous souffrons énormément en Afrique, nous avons des problèmes et quelques manques de droits de l’enfant. Au niveau des problèmes, nous avons la guerre, la maladie, la nourriture, etc. Quant aux droits de l’enfant, en Afrique, et en Guinée nous avons des écoles mais un grand manque d’éducation et d’enseignement. Sauf dans les écoles privées qu’on peut avoir une bonne éducation et un bon enseignement, mais il faut une forte somme d’argent et nous, nos parents sont pauvres, à peine ils nous donnent à manger. Et puis nous n’avons pas des écoles de sport telles que football, basket, etc. Donc dans ce cas, nous les Africains, et surtout enfants et jeunes Africains, nous vous demandons de faire une grande organisation efficace pour l’Afrique pour qu’il soit progressé. Donc, si vous voyez que nous nous sacrifions et exposons notre vie, c’est parce qu’on souffre trop en Afrique et qu’on a besoin de vous pour lutter contre la pauvreté et mettre fin à la guerre en Afrique. Néanmoins, nous voulons étudier, et nous vous demandons de nous aider à étudier pour être comme vous en Afrique. Nous vous supplions de nous excuser très très fort d’oser vous écrire cette lettre en tant que vous, les grandes personnes que nous devons beaucoup du respect. Et n’oubliez pas que c’est avec vous que nous devons pleurer la faiblesse de notre force en Afrique. » Les auteurs de cette lettre émouvante, à la grammaire hésitante, sont deux jeunes guinéens, Yaguine et Fodé, 15 et 14 ans, trouvés morts le 2 août 1999, dans le train d’atterrissage d’un avion qui assurait la liaison Conakry-Bamako-Bruxelles.

Ce document – de 1999 - illustre bien la formule du grand écrivain Laurent Gaudé, Prix Goncourt 2004, dans son livre Eldorado (2006), inspiré des drames qui se jouent en Méditerranée, particulièrement de l’île de Lampedusa. Lampedusa, c’est une petite île italienne, de 20 km², peuplée de 6.000 habitants qui vivent pour l’essentiel de la pèche, la plus au sud de l’Italie, et la plus proche de l’Afrique, à 167 km des côtes de Tunisie, et 355 km de celles de Libye. « Porte de l’Europe », elle représente l’espoir d’une vie meilleure, le rêve d’un autre monde – d’un eldorado - pour des Africains du Nord comme de l’Afrique subsaharienne. Ceux-ci s’embarquent par milliers sur des embarcations minables, victimes de trafiquants qui exploitent la pauvreté. Beaucoup n’arrivent pas, chavirent en cours de route, sans que nul ne soit capable d’évaluer le nombre de victimes. C’est à la suite d’un nouveau drame de la mer survenu en juin 2013, que le pape François décide de se rendre sur place le 8 juillet, son premier déplacement en dehors de Rome : « J’ai senti que je devais venir ici aujourd’hui pour prier, pour poser un geste de proximité, mais aussi pour réveiller nos consciences ». L’homélie qu’il prononce est d’une force exceptionnelle, sur le plan politique comme sur le plan spirituel. C’est un défi posé aux gouvernements tentés de durcir leurs législations, comme aux chrétiens, tout en dénonçant les trafiquants d’êtres humains et en rendant hommage aux petites communautés de l’île et des îles voisines confrontées aux flux incessants depuis la fin des années 1990. Il dénonce « la culture du bien-être » qui « nous rend insensibles aux cris des autres », « la mondialisation de l’indifférence », car « nous sommes habitués à la souffrance de l’autre, cela ne nous regarde pas, ne nous intéresse pas, ce n’est pas notre affaire ! ». Cette intervention sonne comme un défi pour les chrétiens et pour tous les hommes à travers une interrogation, « Où est ton frère ? » L’exposition que nous propose ce soir le CHRD, précisément intitulée Rêver d’un autre monde est d’une douloureuse actualité, une actualité qui n’a cessé de se renforcer depuis le voyage fatidique de Yaguine et Fodé en 1999. Cette exposition prend sa place dans une série d’expositions consacrées depuis plusieurs années, à la question des déplacements de populations, Voyages pendulaires, puis Tchéchènes hors sol. Elle est construite à partir d’œuvres rassemblées par le Musée national de l’Histoire de l’Immigration. Elle entend provoquer, à partir de ces œuvres réalisées par des artistes pour plusieurs d’entre eux, de loin, notamment de Corée, de Gaza, du Cameroun, de nouvelles questions pour répondre à celle du pape François, à celles de tous les humanistes qui ne peuvent accepter les malheurs du monde. Ces œuvres, dans la diversité de leurs styles et de leurs approches, traduisent tous les sentiments qu’éprouvent ceux qui partent, un espoir insensé, la joie peut-être de parvenir à une autre vie, la peur devant l’inconnu, la tristesse de quitter la famille, le désespoir de la déception à l’arrivée après avoir tant espéré. La migration est un phénomène présent depuis l’aube de l’humanité. Depuis toujours, des hommes sont partis de chez eux, pour toutes sortes de raisons : esprit d’aventure, soif de connaissances, volonté d’explorer des mondes nouveaux, fuite rendue nécessaire par la persécution, la misère ou la guerre, recherche d’une vie meilleure. Nous savons que dès la préhistoire les peuples se sont déplacés. Des Grecs anciens installant des colonies sur tout le pourtour méditerranéen, aux juifs contraints à la diaspora par les Romains, des protestants chassés de France par Louis XIV aux Irlandais et Italiens quittant par millions leurs pays aux XIX° siècle, des persécutés politiques et raciaux du XX° siècles aux mouvements actuels de populations, l’histoire de l’humanité est une longue histoire de flux humains, parfois de reflux, au point qu’au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, la Déclaration universelle des Droits de 1948, fait de la migration un droit fondamental : « Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays », dit l’article 13. Aucun mur n’a jamais réussi à empêcher des hommes et des femmes poussés par la peur des persécutions ou par la misère à chercher refuge ailleurs. C’est pourquoi la Ville de Lyon, fidèle à sa tradition humaniste, entend favoriser la connaissance et la réflexion autour des phénomènes migratoires. Chaque année, en novembre, le festival Migrant’scène réunit et mobilise les milieux de la solidarité, de l’art, de la culture, de l’éducation, de la recherche ou encore de l’éducation populaire, au profit de publics larges et variés. Un festival national à l’initiative de la CIMADE (association bien connue qui accompagne les migrants et les réfugiés), fête les migrations avec le soutien de la Ville, interroge les politiques et les mécanismes qui les sous-tendent, et remet à l’honneur l’hospitalité comme fondement de notre société et de notre rapport à l’autre quel qu’il soit. Je peux citer encore le cycle de rencontres Comment être un étranger, organisé par la Bibliothèque Municipale d’octobre 2015 à mars 2016 , sur la notion d’altérité, la condition d’étranger, sa place et sa définition selon les sociétés. En particulier, il faut signaler ce mardi 9 février, une conférence d’Olivier Douville, sur le thème Des exils : violences de l’histoire et destinées singulières. Mais il s’agit aussi d’accueillir, toujours dans le souci du respect de la personne humaine, comme le répète inlassablement, Gérard Collomb qui se place dans la tradition de l’humanisme lyonnais, qui a su accueillir tant d’étrangers au cours de l’histoire : au XX° siècle, des Armùéniens, des Russes, des juifs, des Italiens, et tant d’autres venus du Maghreb et du monde entier. Avec l’aide de grandes associations lyonnaises, Habitat et Humanisme avec le père Bernard Devert, ou Notre-Dame des Sans-Abri, et bien d’autres comme Coordination Urgence Migrants, Lyon et la Métropole accueillent des nouveaux arrivants, en évitant les concentrations dans certains quartiers déjà en difficulté, mais en les répartissant en différents lieux, permettant ainsi un meilleur accueil, un accès à des logements décents, préparant ainsi une intégration plus efficace. Avec cette exposition, le CHRD s’insère pleinement dans la politique de la Ville tout en invitant à la réflexion. Qu’il en soit remercié.

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