Pour une politique mémorielle
Article mis en ligne le 24 février 2016 par Jean-Dominique DURAND
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La question de la Mémoire est un enjeu profond dans notre société pluraliste où cohabitent et se superposent des mémoires diverses, parfois contradictoires les unes par rapport aux autres, voire conflictuelles. L’engouement du public pour l’histoire en témoigne. Est révolu le temps où le roi Henri IV édictait l’interdiction de se souvenir des conflits religieux : « Que la mémoire de toutes choses passées d’une part et d’autre […] demeurera éteinte et assoupie, comme de chose non advenue », lit-on dans l’Édit de Nantes. Aujourd’hui, on parle du « devoir de mémoire ». Il revient à une politique mémorielle, dans un pays à l’histoire riche et complexe, de réunir ses habitants autour de ce qui peut les rassembler, afin de comprendre le passé, vivre le présent, et construire un avenir commun. La politique mémorielle revêt dès lors un enjeu social majeur.

Devoir de mémoire ou devoir d’histoire ? Alain Finkielkraut dans Une voix vient de l’autre rive, met en garde contre l’expression « devoir de mémoire ». Ricoeur parle à ce sujet dans La mémoire, l’histoire et l’oubli, d’une « mémoire contrainte », et d’une « injonction » de mémoire. En fait, Mémoire et Histoire se complètent, se nourrissent l’une l’autre. La mémoire nourrit les exigences de rigueur de la science historique. Certes, écrire l’histoire, c’est dépasser la mémoire, mettre en ordre les souvenirs, les replacer dans les événements, les expliquer, les comprendre, transformer en pensée un vécu émotionnel. Marc Bloch le montre fort bien. En même temps, souvent la recherche historique naît d’une demande de mémoire concernant des événements, des lieux, des personnages. Cela permet de renouveler la connaissance grâce à des colloques, des expositions, des publications. L’histoire est alors formatrice de citoyenneté. La question se pose donc de savoir quels messages une nation comme la nôtre peut et souhaite transmettre, et par quels moyens.

Quels objectifs ? Je retiens trois objectifs. Favoriser la connaissance du passé pour savoir d’où nous venons et comprendre les défis auxquels nous devons faire face. Henri-Irénée Marrou dans De la connaissance historique (1954) répond à la question « Qu’est-ce donc que l’histoire ? » : « L’histoire est la connaissance du passé humain ». Renforcer la cohésion nationale. Dans sa conférence Qu’est-ce qu’une nation, en 1882, Ernest Renan donnait cette définition : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. C’est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ». Le vivre ensemble. La nation, ce n’est pas une race, ni une religion, ni un parti, c’est l’addition des différences, avec la volonté de les surmonter. Affirmer le bien commun, c’est-à-dire reconnaître les valeurs communes : démocratie, doits humains, justice sociale, égalité, fraternité. La politique mémorielle se doit de les mettre en valeur.

Quels moyens ? Les commémorations sont un moyen majeur, pour transmettre une connaissance et un message. Commémorer signifie étymologiquement, se souvenir avec, c’est-à-dire se rassembler, être ensemble, les uns avec les autres pour se rappeler d’un événement particulier ou d’une personnalité phare. La commémoration permet de transmettre un message. Commémorer les batailles de Verdun et de la Somme par exemple, en cet année de leur centenaire, c’est transmettre des messages sur le sacrifice, l’abnégation, le courage, mais aussi la guerre, la paix, la valeur de la réconciliation entre les nations, sur ce que représente l’Europe unie aujourd’hui. Commémorer la libération des camps nazis comme on vient de la faire le 27 janvier, c’est l’occasion de rappeler qu’à un moment de notre histoire européenne, la civilisation a failli succomber sous les coups d’une barbarie jamais vue jusqu’alors. Ce que le monde vit aujourd’hui, au Moyen-Orient, en Afrique, en Europe, montre qu’une nouvelle forme de totalitarisme et de barbarie absolue, est active. Il y a une dizaine d’années, on aurait pu penser que ces commémorations devenaient des actes rituels un peu dépassés. On se rend compte aujourd’hui qu’elles sont indispensables. Comme entre 1940 et 1945, l’Europe et de nombreux autres peuples, sont menacés par un nouveau totalitarisme, par des barbares qui cherchent à répandre la haine et la peur, qui cherchent à détruire la confiance mutuelle sans laquelle il ne peut y avoir une société qui fonctionne, en tuant des enfants juifs, en s’attaquant à l’Armée et à la Police, en cherchant à empêcher la liberté d’expression, en s’attaquant à la jeunesse. Les commémorations n’ont guère de sens si elles ne s’appuient sur l’éducation et la culture. Il s’agit là de moyens d’action majeurs pour contrer les tentatives de déstabilisation de nos institutions démocratiques. Nos ennemis ne s’y trompent pas, eux qui cherchent à détruire toutes les formes d’expression culturelle et à faire table rase du passé.

Conclusion Vladimir Jankélévitch affirme que « les morts dépendent entièrement de notre fidélité ». C’est une lourde charge pour l’historien comme pour le citoyen. Les politiques mémorielles mises en œuvre par l’État et les collectivités territoriales doivent assurer la transmission de la mémoire qui permet la cohésion de la Nation. La mise en œuvre d’une politique mémorielle par les pouvoirs publics doit être soigneusement réfléchie. Il convient d’en définir précisément les objectifs et les moyens.

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