10 février 2016 - Bibliothèque Municipale de Lyon - Discours à l’occasion du vernissage de l’exposition Peintres et Vilains. Imprimer l’art
Article mis en ligne le 10 février 2016 par Jean-Dominique DURAND
Imprimer cet article logo imprimer {id_article}

Monsieur le Directeur de la Bibliothèque Municipale de Lyon, cher Gilles Eboli, Monsieur le Maire de Villeurbanne, Monsieur l’Adjoint au Maire de Villeurbanne, Madame la Présidente de l’URDLA (Utopie Raisonnée pour les Droits à la Liberté en Art/ Centre International de l’Estampe), Madame Christine Vaisse, Monsieur le Directeur de l’URDLA, Madame la Commissaire de l’exposition, Mesdames et Messieurs les membres des équipes des Fonds ancien et d’Arts et Loisirs de la Bibliothèque, Mesdames et Messieurs,

La guerre des Paysans, ou Vilains, nommés aussi Rustauds, le terme désigne des révoltes paysannes qui ont secoué une partie du Saint-Empire Romain Germanique, au début du XVI° siècle. Les régions les plus touchées furent la Rhénanie, la Lorraine allemande, l’Alsace, l’Allemagne du Sud, et même une partie de la Suisse. Son apogée se situe entre 1524 et 1526. Tandis que les Églises réformées tendaient à s’organiser dans une partie de l’Europe, des courants plus radicaux mêlèrent exigences religieuses et revendications politiques et sociales : contestation de la hiérarchie ecclésiastique, élection des pasteurs, abolition du servage, réduction des corvées, des impôts féodaux, de la dîme, liberté de pêche et de chasse, etc… Tout cela fut rassemblé dans un manifeste, les Douze Articles. La révolte fut particulièrement violente en Thuringe, sous l’influence de la secte anabaptiste conduite par Thomas Müntzer. Ils s’attaquaient tout autant aux Églises protestantes établies qu’à l’Église catholique, au point de se voir condamner avec violence par Luther. Celui-ci publia en 1525 un texte dont le titre éclaire sa position, Contre les hordes criminelles et pillardes des paysans : « Il n’est rien de plus venimeux, de plus nuisible, de plus diabolique qu’un rebelle […]. Aussi l’autorité doit-elle foncer hardiment et frapper en toute bonne conscience, frapper aussi longtemps que la révolte aura un souffle de vie. […] C’est pourquoi, chers seigneurs, poignardez, pourfendez, égorgez à qui mieux mieux. » 100 à 130.000 paysans sont tués dans les combats, les massacres dans les villes sont également nombreux. Plus de trois siècles plus tard, en 1850, Friedrich Engels fit de la Guerre des Paysans le fondement de la révolution sociale, pour comprendre les raisons de son échec et mieux préparer la révolution communiste qu’il appelait de ses voeux.

Si le matérialisme historique crut trouver dans ce conflit un point d’appui déterminant, l’art s’en empara aussitôt, sur le moment même. La Guerre des Paysans fut une guerre peinte, peut-être la première des guerres décrites par des artistes, près d’un siècle avant Jacques Callot et la Guerre de trente ans. Le premier de ces peintres fut sans doute Jörg Ratgeb, dit « Jörg au tablier », peintre révolutionnaire qui finit écartelé, il peignit sur la bannière du meneur Joss Fritz, dont le portrait fut gravé par Dürer, la prière portant à la révolte : « Dieu compatissant, soutiens les droits des pauvres ». Il y peignit aussi le fameux Bundschuh, une sorte de brodequin porté par les paysans, devenu un symbole de la révolte. Dürer justement, il dessinait depuis longtemps les paysans, mais surtout en 1525, il grava sur bois un projet de monument dédié aux « paysans vaincus » , une étrange colonne, avec au sommet un paysan prostré, un glaive enfoncé dans son dos une épée plantée en lui, entre ses épaules. Il en donna une explication : « Si quelqu’un veut dresser un monument de victoire parce qu’il a soumis les paysans rebelles, il pourra utiliser ce que je vais montrer… » Mais encore Mathias Grünewald auteur du retable d’Issenheim, Lucas Cranach, la guerre a évidemment inspiré ses 26 gravures sur bois, « La passion du Christ et de l’Antéchrist. Et encore Hans Holbein portraitiste des grands, illustrateur de L’Utopie de Thomas More mais peintre aussi des morts des danses macabres qui dénoncent les injustices sociales. La danse macabre comme métaphore de la guerre des paysans se retrouve chez Nicolas Manuel Deutsch, tandis que Urs Graf avec ses paysans danseurs et ses scènes de guerre, porte une critique sociale et politique forte. Tous ces peintres apportent leur témoignage sur la révolte.

C’est cette rencontre de peintres porteurs tout à la fois du renouveau pictural de la Renaissance, d’une religion nouvelle et d’espoirs politiques, avec des paysans avides de justice et imprégnés de religiosité, qu’a narrée Maurice Pianzola (1917-2004), qui fut conservateur en chef du Musée d’Art et d’Histoire de Genève, avec ce livre étonnant qu’est Peintres et Vilains. Les artistes de la Renaissance et la grande guerre des paysans de 1525. Cet ouvrage a été publié pour la première fois en 1962, et réédité depuis deux fois, en 1993 et à nouveau en 2015. Il s’agit d’un ouvrage rare du point de vue de l’historiographie. Il se trouve à la croisée de l’histoire et de l’histoire de l’Art, sans négliger la portée politique de l’engagement des artistes à travers leur expression religieuse. Il porte aussi sur la diffusion de l’image et sans doute est-ce son aspect le plus original. Les œuvres picturales étaient en effet reproduites sous la forme d’estampes faciles à multiplier et à diffuser à travers le colportage. De tout temps, l’estampe a une portée contestatrice, voire parfois révolutionnaire, favorisée par la possibilité de reproduire en de nombreux exemplaires, faciles à transporter, et de diffuser largement un message, qu’il soit religieux ou politique ou encore social, voire les deux. L’estampe se rit des frontières.

C’est en cela que l’étude de Pianzola a retenu l’attention de Max Schoendorff, fondateur de l’URDLA, et aujourd’hui des organisateurs de l’exposition. Schoendorff était lui-même proche du mouvement communiste et sa vision de la Guerre des Paysans transmise par Pianzola est certainement passée aussi par le prisme d’Engels. Celle-ci établit un véritable dialogue, je devrais dire un trialogue entre Peintres et Vilains, les collections et le savoir-faire de l’URDLA, et les collections de la Bibliothèque. Au centre, trône l’estampe, avec ses évolutions techniques à travers les siècles, jusqu’à la création contemporaine où l’URDLA joue un rôle majeur, qui fait de Villeurbanne, Monsieur le Maire, une sorte de capitale internationale de l’estampe.

L’image, du temps de Dürer jusqu’à aujourd’hui, offre une lecture du monde. Elle soutient la diffusion des idées, elle conduit à notre « médiacratie » contemporaine, selon l’expression du philosophe et médiologue Régis Debray. Le Centre international de l’estampe – URDLA en porte témoignage, dans la tradition humaniste de notre Métropole lyonnaise transmise par les imprimeurs, depuis la Renaissance jusqu’à aujourd’hui, en passant par la Résistance.

Dans la même rubrique :

15 septembre 2016 : « La Ville et ses couleurs » - Le Patrimoine et le Temple du Change
le 15 septembre 2016
par Jean-Dominique DURAND
14 juillet 2016 - Discours à l’occasion de la clôture du Congrès mondial Terra 2016 - Palais des Congrès de Lyon
le 14 juillet 2016
par Jean-Dominique DURAND
28 juin 2016 - Discours à l’occasion de l’inauguration de l’exposition Architecture en terre : les pionniers de la Modernité - Archives Municipales de Lyon
le 28 juin 2016
par Jean-Dominique DURAND
28 juin 2016 - Discours à l’occasion de l’inauguration du nouvel Archevêché
le 28 juin 2016
par Jean-Dominique DURAND
23 juin 2016 - Discours à l’occasion de l’inauguration de l’exposition Le sport européen à l’épreuve du nazisme Des J.O. de Berlin aux J.O. de Londres (1936-1948) - C.H.R.D. 23 juin 2016
le 23 juin 2016
par Jean-Dominique DURAND
22 février 2016 - Musée des Confluences - Discours à l’occasion de l’inauguration de l’exposition "Ma terre première, pour construire demain" et du lancement du grand événement "Lyon 2016, Capitale de la terre"
le 22 février 2016
par Jean-Dominique DURAND
10 février 2016 - musées Gadagne - Allocution à l’occasion du Lancement du premier site Internet en chinois dédié au secteur UNESCO
le 10 février 2016
par Jean-Dominique DURAND
18 juin 2015 : Message à la Royal British Legion à l’occasion de la plantation de rosiers Remembrance Grande Roseraie du Parc de la Tête d’Or
le 1er octobre 2015
par Jean-Dominique DURAND
27 septembre 2015 : Discours en l’honneur de Monsieur Louis Robilliard organiste titulaire de l’église Saint-François de Sales
le 27 septembre 2015
par Jean-Dominique DURAND
09 juin 2015 : inauguration de l’Atelier de Tissage municipal de la Montée Justin Godard Association Soierie Vivante
le 9 juin 2015
par Jean-Dominique DURAND
puce Contact puce Espace rédacteurs puce squelette puce RSS puce Valid XHTML 1.0 Strict
Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V2
Version :