28 juin 2016 - Discours à l’occasion de l’inauguration de l’exposition Architecture en terre : les pionniers de la Modernité - Archives Municipales de Lyon
Article mis en ligne le 28 juin 2016 par Jean-Dominique DURAND
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Monsieur le Directeur des Archives Municipales de Lyon, Monsieur le Président de CRAterre, cher Thierry Joffroy, Monsieur le Président (Amilcar Dos Santos) et Madame la Directrice d’Archipel (Valérie Disdier), Monsieur le représentant d’OGIC, Mécène de l’exposition (M. Gregory Gaume), Madame et Messieurs les participants à la Table-ronde, Anne-Sophie Clémençon, Hubert Guillaud, Patrice Doat, Mesdames et Messieurs,

L’année 2015 fut à Lyon l’année de la redécouverte d’une mémoire et d’un patrimoine quelque peu oubliés : la rose. L’année a été scandée par de nombreuses manifestations diverses – expositions, conférences, lectures, films, etc… On peut dire que Lyon a vécu au rythme de la rose. En cette année 2016, nous redécouvrons grâce à CRAterre et au Congrès Terra2016 qui se tiendra du 11 au 14 juillet, un autre patrimoine méconnu, riche de la plus grande concentration urbaine de bâtiments en pisé d’Europe, avec près de 20.000 bâtiments construits en terre jusqu’au début du XX° siècle, parfois de grande hauteur. Certains murs pignons d’immeubles de canuts ont ainsi jusqu’à cinq étages élevés. Lyon se situe de plus au cœur de la région la plus riche en édifices en terre du continent : 40% de l’architecture rurale est en pisé, et dans certains villages du Dauphiné, la concentration peut atteindre 90%. Revenir sur le pisé, c’est redécouvrir le patrimoine lyonnais, que l’on peut observer dans de nombreux quartiers, de Saint-Just à la Croix-Rousse et à Montchat, et à Vaise où l’on peut voir encore les fameuses maisons Cointeraux construites à la fin du XVIII° siècle. Le formidable programme mis en œuvre tout autour du Congrès mondial de juillet, permet, à travers de multiples initiatives de nos institutions patrimoniales et partenaires culturels, de faire de Lyon pendant quelques mois, « la Capitale de la terre ». Des expositions sont proposées par le Musée des Confluences, Archipel, le Musée Gallo-romaine, le CAUE, l’Ecole d’Architecture… Les Musées Gadagne proposent des balades urbaines. Tous ces événements vont permettre au public de se réapproprier cette histoire de terre lyonnaise, qui commence il y a plus de deux millénaires, comme en témoigne la mise à jour récente de constructions gauloises, notamment un murus gallicus. Parmi toutes ces programmations, il convient de souligner l’intérêt particulier que représente l’inventaire participatif coordonné par Emmanuel Mille, mis en œuvre par le Musée des Confluences, auquel participent de nombreux chercheurs, et qui va permettre de détecter de nouveaux éléments de notre patrimoine en pisé. Revenir sur le pisé, c’est redécouvrir le patrimoine lyonnais, que l’on peut observer dans de nombreux quartiers, de Saint-Just à la Croix-Rousse, de Montchat à Vaise. C’est aussi, souvent, le découvrir, car masqués par des enduits, les éléments en pisé ne sont pas toujours faciles à repérer.

Pour ma part, en tant qu’adjoint délégué à la Mémoire et au Patrimoine, je m’en réjouis. La mémoire, ce n’est pas seulement celle des grands événements heureux ou malheureux, ce n’est pas seulement le souvenir des grands hommes qui ont marqué l’histoire. La mémoire, c’est aussi celle des grands mouvements de fond qui marquent l’évolution de la société, c’est la mémoire économique, la mémoire des diverses formes de travail, c’est la mémoire spirituelle, c’est la mémoire de l’occupation de l’espace, c’est la mémoire de l’architecture. Le patrimoine historique lyonnais n’est pas constitué seulement par les grands monuments en pierre, ou dans sa partie contemporaine en béton avec l’œuvre de Tony Garnier ou aujourd’hui en métal et en verre.

L’architecture en terre, c’est-à-dire en terre crue, appartient clairement à la Modernité, comme nous l’indique le titre de notre exposition. On l’a pourtant oublié. Je me souviens d’avoir eu, enfant, à l’école primaire, des leçons d’histoire fondées sur les manuels du fameux Ernest Lavisse, qui furent imposés aux jeunes Français pendant près de soixante ans. Ces manuels décrivaient une paysannerie misérable, dont le signe le plus évident de la misère était la maison de torchis, au mieux de pisé. Ces images associent dans l’imaginaire collectif, ce type de construction à la pauvreté et à l’archaïsme, et entretiennent l’ignorance dans le domaine de l’architecture de terre. L’association dans la mémoire du pisé à des catastrophes – on se souvient à Lyon de l’effondrement des maisons du quartier de Vaise lors de la grande crue de la Saône en 1840, et de La Guillotière lors de l’inondation de 1856, a conduit bien des lyonnais à méconnaître ce patrimoine.

C’est pourtant à partir de Lyon que la connaissance et la promotion de l’architecture de terre a fait des progrès déterminants avec François Cointeraux, l’un des principaux théoriciens de la construction en pisé, qui vécut de part et d’autre la Révolution française. Né en 1840, il connut les transformations économiques et sociales du Siècle des Lumières, les bouleversements politiques aussi, et termina sa longue vie au temps de la première révolution industrielle. Ses écrits, nombreux, des livres et un nombre considérable de brochures, eurent une grande influence. Ils furent diffusés et traduits dans toute l’Europe et au-delà : en Angleterre, aux États-Unis, en Russie, en Pologne, en Italie, Espagne, en Allemagne. Ses Cahiers de l’École d’Architecture rurale, publiés à Paris en 1790-1791, furent traduits en sept langues. Plusieurs de ces publications sont consultables à la Bibliothèque Municipale de Lyon. Il faut être reconnaissant aux historiens qui ont tiré de l’oubli ce grand inventeur et architecte. Un article déjà ancien, d’Élisabeth Hardouin-Fugier avait en 1987 attiré l’attention. Mais surtout il y a eu le colloque de 2012 organisé à l’Université Lyon 2 par Laurent Baridon, et l’on dispose des travaux d’Anne-Sophie-Clémençon, de Nathalie Mathian, et de la regrettée Dominique Bertin. Ils ont travaillé à la fois sur les écrits de Cointeraux, sur ses réalisations, et ont contribué à mettre en lumière son influence internationale. « Remuer à la fois la truelle et le marteau, avec la bêche et la houe », telle était sa devise : les villes qui se développaient du fait de l’exode rural, voyaient leurs constructions plonger leurs racines dans la terre, d’où elles venaient en quelque sorte. Il est l’inventeur notamment de la compression de blocs de terre, produits en série dans un coffrage simple qui facilitent grandement les constructions et en abaissent les coûts, que l’on appelle « le nouveau pisé ». Cette technique permit aussi d’aider le monde rural à se développer, à se doter d’une architecture adaptée aux exigences du travail de la terre. Elle traduit concrètement la formule chère à Cointeraux d’agritecture. Sa démarche se voulait également sociale : scandalisé par les conditions de vie de bien des ouvriers et de paysans, en ville et dans les campagnes, il estimait que l’architecture de terre permettait de vivre mieux, plus sainement. En ce sens, François Cointeraux fut un bienfaiteur de l’humanité. Il le reste aujourd’hui à travers la transmission de ses inventions, de ses intuitions, de son savoir-faire, à un moment où l’on redécouvre face aux exigences de la crise écologique, la valeur de la construction en terre.

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