13 septembre 2016 : Discours à l’occasion du dévoilement d’une nouvelle plaque mémorielle Prison Saint-Paul / Université Catholique de Lyon
Article mis en ligne le 13 septembre 2016 par Jean-Dominique DURAND
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Monsieur le Directeur de Cabinet du Préfet (Monsieur Jean-Louis Amat), Monsieur le Recteur de l’Université Catholique de Lyon ((père Thierry Magnin), Monsieur le Député (M. Pierre-Alain Muet), Monsieur le Sénateur, (M. François-Noël Buffet), Monsieur le Maire du 2° arrondissement (M. Denis Broliquier), Mesdames et Messieurs les élus, Mesdames et Messieurs les représentants des Cultes, je salue en particulier Mgr Emmanuel Gobilliard qui est depuis hier évêque auxiliaire de Lyon, Mon Colonel, Monsieur l’Inspecteur d’Académie adjoint (M. Capdepont), Mesdames et Messieurs les représentants des Associations de Résistants et de Déportés, Mesdames et Messieurs les porte-drapeaux, Mesdames et Messieurs,

Après ces salutations protocolaires, je voudrais saluer avec déférence, au nom de notre Sénateur-Maire, Gérard Collomb, les familles qui portent depuis la Libération le souvenir et la mémoire des ignominies qui se sont produites derrière les hauts murs de la prison Saint-Paul et de la prison voisine Saint-Joseph. Il vous a fallu beaucoup d’énergie et de ténacité pour obtenir, notamment avec le soutien du regretté sénateur Guy Fischer et de l’ANACR, la restitution de la vérité historique, concernant notamment les huit résistants fusillés. La transformation de la prison qui accueille désormais une université, a été déterminante pour faire accélérer vos demandes. Comment en effet, une université où l’on enseigne l’histoire, et où dans toutes les disciplines, les enseignants apprennent à leurs étudiants les vertus de la rigueur et de l’honnêteté intellectuelle, aurait-elle pu conserver telle quelle la plaque élaborée jadis ? Je remercie le Recteur, le père Thierry Magnin, Docteur en Sciences physiques et en Théologie, Grand Prix de l’Académie des Sciences, membre de l’Académie des Technologies, pour son souci de la vérité, et d’avoir accompagné la réalisation de la nouvelle plaque. Celle-ci témoigne de la lente progression de la prise de conscience du rôle infâme du gouvernement de Vichy sous l’Occupation. On a longtemps voulu faire croire que seuls les Allemands avaient été responsables des exactions. A quelques encablures d’ici nous avons dévoilé en 2014, une plaque sur la façade du Collège Jean Monnet, impasse Cathelin. Là, se trouvait la Milice française qui traquait juifs et résistants. La gestapo n’était pas présente impasse Cathelin, seulement la milice de Vichy, des Français, aux ordres d’autres Français. Nous avons tous en mémoire les terribles images des rafles de l’été 1942, notamment celles de la rafle du Vel d’Hiv : des policiers français qui font la chasse aux familles, aux vieillards comme aux bébés et aux petits enfants, pour les arracher à leurs foyers, les entasser dans des autobus parisiens, conduits par des employés français, et les conduire au Vélodrome d’Hiver surveillé par des policiers français. A titre de comparaison la rafle des juifs de Rome, le 16 octobre 1943, fut réalisée par les SS et seulement par les SS. C’est dire l’immense responsabilité du régime de Vichy et de son chef, le maréchal Pétain. Longtemps, cette réalité a été occultée, ou sous-estimée, au nom de la réconciliation nationale. Des mythes se sont mis en place dès la Libération, celui d’une soi-disant entente tacite entre le général de Gaulle et le maréchal, le premier maniant l’épée, le second le bouclier, le mythe aussi de la Nation unanime dans la résistance. Ces mythes ont pu perdurer parce que les historiens ont rencontré des difficultés à travailler sur cette période. Le choc des travaux de l’historien américain Robert Paxton en 1973 a été grand et a permis de reprendre les dossiers à frais nouveaux tout en bénéficiant de l’ouverture plus libérale des archives nationales, départementales, municipales, diocésaines. De ce point de vue il convient de rendre hommage, ici à Lyon, au cardinal Albert Decourtray qui invita une commission d’historiens, présidée par le grand historien René Rémond, à répondre aux questions posées par l’Affaire Touvier. Il ouvrit avec une grande libéralité les archives de l’Église. Les travaux de cette commission ont permis de mieux cerner les responsabilités du chef de la Milice dans l’organisation de la répression. Mais il fallut attendre le 16 juillet 1995 pour que le Président de la République Jacques Chirac, reconnaisse officiellement que l’ignominie avait été aussi le fait de Français, d’individus et des institutions contrôlées par le gouvernement de collaboration. Ce fut une libération de l’esprit.

Oui, une libération de l’esprit. Pourquoi ? Pour deux raisons. D’abord parce qu’un peuple ne peut pas bâtir son avenir sur des illusions ou sur des mensonges. La démocratie a besoin de vérité, même si elle est difficile à admettre et à vivre, car la vérité libère la vérité rend libre, et permet de regarder devant soi. La deuxième raison, c’est que la connaissance historique et la reconnaissance officielle du racisme d’État et de la complicité de Vichy dans l’accomplissement du Crime par excellence qu’est la Shoah, permettent de souligner a contrario l’héroïsme de ceux qui dans l’anonymat et la modestie ont pris des risques pour sauver des juifs persécutés, reconnus aujourd’hui comme Justes parmi les Nations, et ceux qui se sont battus pour la liberté et la démocratie. Et aussi l’héroïsme de ceux qui ont tout simplement tendu la main aux persécutés pour soulager leurs souffrances. Le père François Marty en est un exemple magnifique. Proche d’Emmanuel Mounier, ce prêtre du Prado était l’aumônier de la prison, fondateur de l’Œuvre des Prisons de Lyon, il fut déporté et exécuté en Allemagne.

Ces plaques que nous avons dévoilées apportent une connaissance renouvelée de notre histoire qui doit agir comme une vigie, comme un avertissement pour notre temps. Nous avons sous nos yeux une histoire en deux versants : l’héroïsme, le don de soi, l’amour du prochain ; et puis la lâcheté, la soumission, la démission des pouvoirs publics, l’abandon de l’État de droit au profit d’une justice d’exception, Tribunal d’État, Sections spéciales, Cours martiales. Cinquante-et-une personnes furent ainsi condamnées et exécutées à Saint-Paul par les autorités françaises, sans pression de l’Occupant en 1943-1944. Pour parachever la politique de collaboration, environ 720 hommes furent livrés aux Allemands le 29 juin 1944, transférés à la gare voisine de Perrache par des policiers français et déportés vers les camps en Allemagne. Quelques semaines plus tard, le dernier convoi quitta Lyon le 11 août, avec des prisonniers juifs et non juifs tirés toujours de Saint-Paul. Ce deuxième versant que nous souhaitons affronter sans nous voiler la face, nous enseigne pour aujourd’hui. Il nous montre à quoi conduit l’abandon de l’État de droit. Ici, à Saint-Paul, et dans de nombreuses autres prisons françaises, dirigées par des fonctionnaires français, on a mis en place une justice d’exception, qui permit d’exécuter des personnes aussitôt le jugement rendu, après une parodie de justice et de livrer des centaines de détenus à l’occupant nazi afin d’organiser leur déportation en Allemagne. Il est extrêmement dangereux de changer les lois, et plus encore la Constitution, en fonction de l’émotion du moment. Sous l’effet des attaques terroristes qui se succèdent dans notre pays, nous assistons actuellement à de graves attaques contre notre système juridique et contre la Constitution elle-même. Il s’agit d’une véritable fuite en avant qui s’est déjà produite, nous le lisons sur ces plaques, qu’il faut absolument arrêter. Olivier Duhamel, éminent juriste, l’a rappelé récemment : « La démocratie, ce n’est pas seulement l’élection, c’est aussi l’État de droit, le respect des libertés. » Un homme politique a posé une question redoutable : « Est-ce que c’est la société qui s’adapte au droit, ou le droit à la société ? ». Cette réflexion d’autant plus étonnante qu’elle vient d’une personnalité qui se réclame du gaullisme, me fait penser à ce poème du dramaturge allemand Bertolt Brecht, écrit sur le mode ironique. Ce texte, La Solution fut écrit clandestinement au moment de l’insurrection de Berlin Est contre le régime communiste, le 17 juin 1953, et rendu public en 1959, après la mort de Brecht :

« Après l’insurrection du 17 juin, Le secrétaire de l’Union des Écrivains Fit distribuer des tracts dans la Stalinallée. Le peuple, y lisait-on, a par sa faute Perdu la confiance du gouvernement Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts Qu’il peut la regagner. Ne serait-il pas Plus simple alors pour le gouvernement De dissoudre le peuple Et d’en élire un autre ? »

Vichy a substitué aux institutions et aux lois républicaines, des lois et des institutions d’exception qui suspendirent les principes fondamentaux du Droit et je dirai, de la loi naturelle : l’égalité entre les citoyens et les libertés fondamentales. Est-ce à cela que nous souhaitons retourner ? Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur de Vichy justifiait la justice d’exception de cette manière : « Qui s’embarrasserait de juridisme quand il s’agit de sauvegarde nationale ? » De tels propos, on les entend à nouveau trop souvent en ce moment. Mesdames et Messieurs, je vous invite à interroger une histoire encore proche de nous, et à en tirer toutes les leçons tant qu’il en est encore temps.

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