17 juillet 2016 : Discours à l’occasion de la Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux Justes de France
Article mis en ligne le 17 juillet 2016 par Jean-Dominique DURAND
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Monsieur le Préfet, représentant du Préfet de la Région Rhône-Alpes, Préfet du Rhône, Monsieur Xavier Inglebert, Monsieur le Grand Rabbin régional, Monsieur Richard Wertenschlag, Mesdames et Messieurs les parlementaires, Monsieur le vice-président de la Métropole, Monsieur Jean-Luc Da Passano, Madame la représentante du Président du Conseil Régional, Madame Nora Berra, Monsieur le représentant du Maire de Villeurbanne, Monsieur le représentant de Madame la Maire du 7° arrondissement, M. Eddy Acacia, Mesdames et Messieurs les élus, Monsieur le Directeur départemental de l’ONAC, M. Philippe Rivé, Monsieur le Président de la Section du Rhône de la Légion d’Honneur, Messieurs les officiers supérieurs représentant le Gouverneur militaire et le Général commandant la Région de Gendarmerie, Mesdames et Messieurs les Consuls, Monsieur le représentant de Madame la Présidente du CRIF, M. Hervé Sultan, Monsieur le Président du Consistoire israélite de Lyon, Monsieur Marcel Dreyfuss, Mesdames et Messieurs les représentants des Cultes, Madame la Directrice du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation, chère Isabelle Rivé, Madame la Déléguée du Comité Français pour Yad Vashem, Mesdames et Messieurs les représentants des Associations de Déportés et de Résistants, Mesdames et Messieurs les Porte-drapeaux, Mesdames et Messieurs,

La France vient de vivre une nouvelle tragédie. La France est en deuil. Un attentat d’une lâcheté et d’une violence inouïes qui, en s’attaquant cette fois à des familles et à des enfants, a franchi une nouvelle étape dans la sauvagerie la plus absolue. Cet attentat comme les précédents, comme ceux qui ont frappé aux cours des dernières années, Paris, Londres, Madrid, Bruxelles, New York, Boston, San Antonio, Orlando, Tel Aviv, Tunis, Istanbul, Beyrouth, Bagdad, Dacca, Bamako, ainsi que de nombreuses villes du Nigeria, s’appuie sur une idéologie barbare, l’islamisme radical. Cette idéologie totalitaire se fonde sur la négation de la personne humaine, entend se répandre par le moyen d’une violence aveugle, et s’appuie sur la haine : haine de toutes les différences, haine des religions à commencer par la haine de l’islam même, haine des juifs, haine du vivre ensemble, haine de la femme, haine des homosexuels, haine des jeunes, haine de la fête, haine de la démocratie. Cette haine qui semble ne connaître aucune limite, entend saper notre communauté nationale, notre culture, notre civilisation, nos institutions. Cette haine s’est d’abord manifestée contre les juifs. Sans remonter à l’attentat de la rue des Rosiers à Paris en 1982, ou à celui perpétré contre une école juive à Villeurbanne en 1995, nous assistons depuis les années 2000, à la montée de la haine antisémite. Nous n’oublions pas le calvaire subi par Ilan Halimi en 2006 ; nous avons été témoins avec effroi, en 2012, à Toulouse de l’attaque d’une école juive et de l’assassinat de sang froid, d’enfants juifs ; nous avons vu le 13 juillet 2014, à la veille de la Fête nationale, à Paris, des attaques d’une violence extrême contre des synagogues et entendu des hurlements de haine dans nos rues, prélude de l’attentat contre un magasin Hyper casher en janvier 2015, qui accompagnait le massacre des journalistes de Charlie Hebdo. Ne l’oublions pas, tout part de la haine des juifs, pour s’élargir à la haine de tous.

C’est bien ce qu’avait compris Elie Wiesel qui, à partir de son vécu des camps nazis, n’a jamais cessé de témoigner depuis sa libération de Buchenwald en avril 1945 jusqu’à son décès le 2 juillet dernier. Il était âgé de 88 ans, mais l’annonce de sa mort nous a tous bouleversés, particulièrement ici à Lyon, au C.H.R.D., où les visiteurs sont accueillis par son témoignage, et l’on se souvient de son témoignage déterminant au procès de Klaus Barbie. Il avait compris que l’antisémitisme et la persécution des juifs était une première marche vers la persécution de toutes les minorités et même de peuples entiers. Auteur de nombreux ouvrages, dont La nuit publié avec une préface de François Mauriac en 1958, récit de son expérience concentrationnaire, Prix Nobel de la Paix en 1986, il s’est mis au service des persécutés comme les juifs d’Union Soviétique, et des victimes de tous les génocides : Indiens du Nicaragua, Cambodgiens, Kurdes, Tutsis. On connaît son engagement à prendre parti : « Nous devons toujours prendre parti. La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté. » A partir de son vécu de la Shoah, il n’a jamais cessé de s’interroger sur le mal, sur la destruction de l’homme par l’homme, sur les fanatismes. Ses nombreux romans, essais, pièces de théâtre constituent un voyage dans les forces du mal. S’il n’a jamais pu oublier la longue nuit d’Auschwitz, il a su puiser en lui-même une incroyable énergie pour identifier toutes les forces du mal à travers le monde et pour les dénoncer sans relâche. « Jamais je n’oublierai cette nuit, la première nuit de camp, qui a fait de ma vie une nuit longue et sept fois verrouillée. Jamais je n’oublierai cette fumée. Jamais je n’oublierai les petits visages des enfants dont j’avais vu les corps se transformer en volutes sous un azur muet. Jamais je n’oublierai cela, même si j’étais condamné à vivre aussi longtemps que Dieu lui-même. Jamais. » Mais au lieu de s’enfermer dans sa douleur, Elie Wiesel, juif croyant, fort de sa judéité, a su s’ouvrir au monde afin de défendre toutes ses composantes humaines, se faisant l’infatigable messager des droits humains, en créant la Fondation Elie Wiesel pour l’Humanité et l’Académie Universelle des Cultures pour lutter contre l’intolérance et :les discriminations. Son exemple, son militantisme, doivent nous porter à la détermination pour lutter contre toutes les barbaries. Celle du passé, celle d’aujourd’hui. Ses écrits sont là aussi pour soutenir notre réflexion et notre engagement. Notre maire, président de la Métropole, Gérard Collomb, s’inscrit résolument dans l’héritage d’Elie Wiesel lorsqu’il appelait à l’occasion du 150° anniversaire de la Grande Synagogue de Lyon en 2015 à « Ne pas se dérober à notre responsabilité : cette exigence reste d’une actualité brûlante. Nous vivons aujourd’hui, en France et en Europe, une période particulièrement troublée. En ce lieu où la mémoire des heures noires de notre histoire restent vives, je veux redire notre détermination, ma détermination à poursuivre le combat que nous menons contre l’antisémitisme, contre le racisme et la xénophobie, contre cette haine qui tue et menace jusqu’aux fondements mêmes de notre République. »

Cette détermination, elle nous est transmise également par le message des Justes parmi les Nations. Nous leur rendons hommage en même temps que nous nous inclinons devant les victimes des crimes racistes commis par le gouvernement dit de Vichy, femmes et hommes, enfants et vieillards emportés par des rafles organisées par les autorités françaises dans l’été 1942 à travers tout le pays, et notamment à Paris les 16 et 17 juillet 1942. 13.152 personnes, de tous âges et de toutes conditions, furent arrêtées par la police française pour la seule raison qu’ils étaient juifs. Nous avons tous en mémoire les images terribles de ces alignements d’autobus de la RATP, réquisitionnés pour conduire ces malheureux au Vélodrome d’Hiver, le célèbre Vel d’Hiv. Ils y furent entassés dans des conditions atroces, avant d’être déportés à Auschwitz. « la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable », selon l’expression du Président Jacques Chirac le 16 juillet 1995. Il rappelait aussi que la rafle fut, dit-il, « le point de départ d’un vaste mouvement de résistance de nombreuses familles françaises, des Justes qui sauvèrent de nombreux juifs ». Simone Veil, présidente d’honneur de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah leur a rendu hommage le 18 janvier 2007 au Panthéon : « Face au nazisme qui a cherché à rayer le peuple juif de l’histoire des hommes et à effacer toute trace des crimes perpétrés, face à ceux qui, aujourd’hui encore, nient les faits, la France s’honore, aujourd’hui, de graver de manière indélébile dans la pierre de son histoire nationale, cette page de lumière dans la nuit de la Shoah. Les Justes de France pensaient avoir simplement traversé l’Histoire. En réalité, ils l’ont écrite. De toutes les voix de la guerre, leurs voix étaient celles que l’on entendait le moins, à peine un murmure, qu’il fallait souvent solliciter. Il était temps que nous leur exprimions notre reconnaissance. » Simone Veil a raison : les Justes étaient le plus souvent des personnes modestes, qui ne se sont guère considérées comme des héros, mais plutôt comme des personnes normales, qui ont accompli un geste qui pour elles, était normal. Elles ont simplement considéré le persécuté comme une personne, comme un frère, comme une sœur. Certaines ont accompli leur geste comme un acte conscient de résistance, beaucoup l’ont accompli par simple humanité. Les Justes montrent que la Résistance, c’était aussi accomplir des actes de la vie quotidienne comme l’a bien montré l’historien Jacques Sémélin, par exemple ouvrir sa porte ou dire non, refuser d’obéir. Le refus des ordres reçus lorsqu’ils sont indignes et exigent un sursaut de la conscience. Nous savons avec les travaux de Serge Klarsfeld, qu’une multitude de protestations de la conscience, de « Non », et de mains anonymes tendues ont permis de sauver des milliers de personnes. Nous avons entendu il y a un instant les noms de ces héros qui sont l’honneur de notre pays, de notre ville, de notre territoire. Nous avons entendu des noms prestigieux, l’archevêque de Lyon, un pasteur et son épouse, le général gouverneur militaire de Lyon, un député, ancien ministre, maire de Lyon à la Libération –. Nous avons entendu des noms de simples citoyens comme Marie Charreton, Louise et Joséphine Drevon, dont on vient d’évoquer le souvenir. Tous entendaient refuser l’ignominie, tous entendaient déchirer l’ignoble toile de complicité dans laquelle Vichy cherchait à insérer l’ensemble du peuple français. Tous réagirent en conscience. Toutes les catégories sociales sont représentées. Tout comme Elie Wiesel, les Justes portent trois messages universels : Celui de la reconnaissance de l’autre, de la valeur de toute altérité. Celui de la solidarité comme vertu fondamentale pour faire tenir la société debout et la rendre plus humaine. Celui de la Résistance : ne jamais céder aux porteurs de haine.

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