29 janvier 2017 : Discours à l’occasion du 72° anniversaire de la Libération des camps nazis Veilleur de Pierre
Article mis en ligne le 29 janvier 2017 par Jean-Dominique DURAND
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Monsieur le Préfet représentant Monsieur le Préfet de la région Rhône-Alpes-Auvergne, Préfet du Rhône, Monsieur le Premier adjoint au Maire de lyon, cher Georges Képénékian, Madame la représentante du Président du Conseil Régional, Messieurs les Maire d’arrondissements, Mesdames et Messieurs les élus, chers collègues adjoints chargés de la Mémoire et des Anciens combattants dans les arrondissements de Lyon, Monsieur l’Inspecteur d’Académie, représentant Madame la Rectrice, Messieurs les Officiers supérieurs, Madame la Présidente du CRIF, Monsieur le Président du Consistoire, Messieurs les représentants des Cultes, Messieurs les Présidents des sections du Rhône de la Légion d’Honneur et de l’Ordre National du Mérite, Monsieur le Délégué général du Souvenir Français, Messieurs les Présidents des Associations de Déportés, de Résistants et d’Anciens combattants, Mesdames et Messieurs les porte-drapeaux, Monsieur le Principal et chères élèves du collège Jean Charcot, Cher Nicolas Porte et le Chœur de Saint-Marc, Mesdames et Messieurs,

Bien cher Benjamin Orenstein, En ces jours où à Lyon et ailleurs en France et en Europe, le froid s’est montré vif et mordant, j’ai beaucoup pensé à vous. A vous cher Benjamin, à vous cher Claude Bloch, à vous tous chers déportés, à tous ceux qui nous ont quitté, à tous ceux qui ne sont pas revenus. Je me disais : comment pouvons-nous maudire ce froid, comment pouvons en faire un sujet de conversation, alors qu’il nous suffit de franchir la porte d’un café, celle de nos appartements ou de nos bureaux, pour retrouver une chaleur réconfortante ? Il y a soixante-douze ans, vous les déportés, étiez contraints à effectuer d’effroyables marches par un froid glacial. Les nazis vous obligeaient à fuir devant l’avancée des troupes alliées, vos libérateurs. Vous ne deviez surtout pas être libérés vivants car vous auriez témoigné. L’hiver devait vous achever, tandis que l’on faisait sauter les chambres à gaz afin de camoufler le crime. Nous mesurons, dès que le froid arrive, vos souffrances endurées alors que vous n’étiez vêtus que d’un misérable pyjama rayé, les pieds nus dans des sabots. Ou plutôt, avouons-le, nous ne les mesurons pas. Parce qu’elles sont indicibles et inimaginables, impensables. Pensons aux appels interminables, sans cesse répétés pendant des heures, au cours desquels beaucoup tombaient. Tout était calculé dans une organisation minutieuse et sadique pour non seulement tuer, mais surtout pour dépouiller les prisonniers de leur dignité de personne humaine. Le froid fut dans ces camps balayés par le vent, un instrument de choix pour les nazis, mais aussi la chaleur de l’été avec son cortège de moustiques. Lorsque les soldats alliés, qu’ils fussent soviétiques, américains, britanniques ou français, découvrirent peu à peu, entre le 27 janvier et le 8 mai 1945, date de la libération du camp de Terezin, partout, dans tous les camps, dont les noms défilent sur le monument du Veilleur de Pierre, notre sanctuaire de la Résistance et de la Déportation, ce fut la même sidération. Ces soldats se battaient sur tous les fronts depuis des années, il étaient immergés dans la guerre avec son cortège de souffrances et d’horreurs, certains avaient même connu déjà les combats des tranchées de 1914-1918. Mais là, ils découvrirent l’ignominie absolue. Et encore, ces soldats ignoraient-ils ce que l’on découvrit peu à peu, à mesure que des témoignages purent s’exprimer, et que des études historiques purent être réalisées : l’organisation d’un véritable système concentrationnaire, allant jusqu’aux détails les plus infimes pour humilier et faire souffrir toujours plus ; l’arrachement à leur vie quotidienne, à leurs foyers, de millions d’hommes et de femmes, de vieillards, d’enfants de tous âges, avec des rafles brutales organisées dans toute l’Europe ; leur transport dans des conditions immondes vers les camps ; les chambres à gaz pour les plus faibles dès l’arrivée après une sélection rapide, la survie en enfer pour les autres qui se retrouvaient dans ce « royaume de la malédiction » dont parla Élie Wiesel. Tous ces êtres humains de tous âges, de toutes conditions, avaient été raflés et transportés à Auschwitz-Birkenau, à Treblinka, à Maïdanek, à Belzec et dans les autres camps, parce qu’ils étaient juifs. On les tuait parce qu’ils étaient juifs, on les réduisait en cendres parce qu’ils étaient juifs. Élie Wiesel le rappela dans son témoignage au procès de Klaus Barbie : « Le juif fut condamné à la mort parce qu’il était né juif, parce qu’il portait en lui une mémoire juive » C’est le crime contre l’humanité tel qu’André Frossard l’a défini à la suite de son expérience vécue à la prison de Montluc, enfermé dans ce que l’on a appelé la « baraque aux juifs ». L’enlèvement et la déportation à Auschwitz des enfants d’Izieu est la quintessence de ce crime. Le projet nazi fondé sur le racisme et la haine était aussi de détruire toutes les différences dans nos pays qui sont riches précisément des différences, en faveur d’une uniforme couleur brune : l’œuvre de mort avait commencé avec l’élimination des handicapés, et puis vinrent les opposants politiques et religieux, les tsiganes, les homosexuels, tous devaient disparaître. Au cœur de ce projet, il y avait la disparition totale des juifs d’Europe, pour tuer à travers eux l’âme et l’esprit de la civilisation européenne.

Hélas, soixante-douze ans après, le Mal est toujours là. Plus que jamais résonne la phrase de Primo Levi, lui-même déporté à Auschwitz : « L’idée d’un nouvel Auschwitz n’est certainement pas morte, comme rien ne meurt jamais. Tout resurgit sous un jour nouveau, mais rien ne meurt jamais. » La barbarie n’est pas morte. Elle est même bien vivante. Nous avons voulu le rappeler ce matin, en ajoutant aux six bougies rappelant le martyre des six millions de juifs, une septième bougie en hommage aux victimes de la nouvelle barbarie djihadiste, en France, en Europe, et dans le monde entier, en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie. Une barbarie d’une cruauté inouïe, dont sont victimes les musulmans et les chrétiens, et particulièrement les femmes et les enfants, tandis que dans notre propre pays des attentats tuent en masse des foules paisibles, et que la haine des juifs se manifeste ouvertement, sans complexe.

C’est pourquoi en cette année 2017, la Ville de Lyon entend organiser avec Gérard Collomb, un retour sur le procès de Klaus Barbie, qui s’est tenu à Lyon il y trente ans, en 1987. Nous travaillons en partenariat avec de nombreuses institutions, l’Éducation Nationale, le Palais de Justice, le Mémorial de Montluc, le CHRD, la Maison d’Izieu, les Archives Municipales et les Archives Départementales et Métropolitaines, le CRIF. Toute la programmation, faite de conférences et d’expositions s’étalera du mois de février au mois de septembre, avec des moments forts entre le 11 mai, date du début du procès, et le 4 juillet date du verdict. Il est important de revenir sur l’un des procès les plus importants tenus en France. Ce fut un procès exemplaire, qui permit de mieux comprendre ce qu’est le crime contre l’humanité, comment il put s’accomplir dans notre ville, et d’en mesurer les conséquences. Nous nous souvenons du rôle incontournable joué par Beate et Serge Klarsfeld sans qui la France n’aurait jamais pu obtenir l’extradition du « boucher de Lyon », sans qui ce procès n’aurait pas pu se tenir. Nous nous souvenons avec émotion des témoignages remplis de dignité et d’émotion de Simone Lagrange, d’Élie Wiesel, de Sabine Zlatin, d’André Frossard, notamment. Revenir sur ce procès, ce n’est pas s’enfermer dans un passé révolu. C’est au contraire se donner les moyens de compréhension de ce qui est survenu dans notre ville et ailleurs en Europe entre 1939 et 1945, c’est se donner les moyens d’analyser notre temps, et de construire notre avenir. C’est pourquoi les actions programmées autour des trente ans du Procès Barbie seront destinées en priorité aux jeunes, lycéens et collégiens, avec notamment cette mise en garde que nous a laissée André Frossard : « Le crime contre l’humanité, c’est tuer quelqu’un sous prétexte qu’il est né ». Il ajoutait : « Faire comprendre le caractère unique du génocide nazi, voulu, délibéré, c’est l’objet du procès Barbie. Il est de la première importance d’isoler le virus du crime jugé à Lyon. » Il insistait encore sur la nécessité de comprendre l’itinéraire de Barbie et des organisateurs de la Shoah : « Je crois que tout homme peut devenir Barbie. Il suffit pour cela de renoncer à sa conscience personnelle, de la mettre en dépôt au siège d’un parti totalitaire auquel on demandera une définition du bien et du mal. En échange de cette abdication, le parti vous donnera le droit de vie et de mort sur vos semblables. » Ces réflexions sont d’une remarquable actualité aujourd’hui, alors que des jeunes gens sont attirés par une nouvelle forme de totalitarisme religieux, et portés à abdiquer leur conscience. Le poison est bien là, la bête est là, tout près de nous, prête à frapper. Revenir sur le procès Barbie, ce n’est pas se retourner sur le passé, c’est bien travailler sur notre futur. C’est pour notre génération, un devoir citoyen.

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