16 juillet 2017 : Discours à l’occasion de la Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux Justes de France
Article mis en ligne le 16 juillet 2017 par Jean-Dominique DURAND
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Monsieur le Sous-préfet, représentant du Préfet de la Région Rhône-Alpes, Préfet du Rhône, Monsieur Pierre Castoldi, Monsieur le Général, Gouverneur militaire de Lyon, Général pierre Chavancy, Monsieur le Grand Rabbin régional, Monsieur Richard Wertenschlag, Mesdames et Messieurs les parlementaires, Monsieur le vice-président de la Métropole, représentant le Président de le Métropole, Monsieur Jean-Luc Da Passano,

Madame la représentante de Madame la Maire du 7° arrondissement, Madame Zorah Aït Maten, adjointe au Maire de Lyon,

Mesdames et Messieurs les élus, Madame la Directrice départemental de l’ONAC, Madame Magali Molina, Messieurs les Président des Sections du Rhône des Ordres nationaux, Monsieur le Colonel, représentant le Général commandant la Région de Gendarmerie, Mesdames et Messieurs les Consuls généraux, Monsieur le représentant de Madame la Présidente du CRIF, Monsieur Albert Benamran, Madame la Directrice du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation, chère Isabelle Rivé, Madame la Déléguée du Comité Français pour Yad Vashem, Mesdames et Messieurs les représentants des Associations de Déportés et de Résistants, Madame, Monsieur les représentants de la LICRA Auvergne-Rhône-Alpes, Messieurs les Porte-drapeaux, Mesdames et Messieurs,

Je veux d’abord saluer respectueusement la famille du général Pierre Robert de Saint-Vincent, venue nombreuse, rassemblant plusieurs générations, tout particulièrement sa fille, Madame Bénédicte Rochette de Lempdes, et son petit-fils Louis, avec qui nous avons travaillé pour la préparation de cette cérémonie.

Il y a quelques jours, la France a perdu l’une de ses filles les plus respectées, une personnalité politique et morale de haute stature, Simone Veil. Elle était née à Nice en 1927 dans une famille juive laïque. Arrêtée par la gestapo en mars 1944, elle connut à 16 ans, l’enfer d’Auschwitz puis de Bergen-Belsen où sa maman mourut. Ayant survécu, elle commença une carrière dans la magistrature, et fut appelée au gouvernement par Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac. Elle fut aussi une militante de la Mémoire pour que jamais les horreurs des camps et de la Shoah ne fussent oubliées, mais elle était sans haine. Dès après la guerre, elle disait qu’il fallait faire la distinction entre les nazis et les Allemands. Pour cette raison, elle fut en même temps une militante de la construction d’une Europe unie, école de paix et de démocratie. Elle pensait que le bien commun européen dépassait les intérêts nationaux, et elle défendait une vision fédéraliste de l’Europe. Toute sa vie, elle œuvra pour la promotion des droits humains, en particulier ceux des femmes comme on l’a vu lors du débat sur l’avortement en 1975. L’Europe envoya un fort message à ses propres citoyens et au monde, en faisant de cette femme juive, rescapée de la Shoah, la première présidente du Parlement européen élu au suffrage universel en 1979. Simone Veil illustre bien le propos du Président Emmanuel Macron qui a déclaré récemment : « L’Europe, c’est l’histoire de femmes et d’hommes qui ont eu le courage de s’insurger contre les haines ».

Elle était présente lorsque, le 16 juillet 1995, le Président Jacques Chirac reconnut enfin officiellement les responsabilités françaises dans la déportation des juifs vers les camps de la mort : « Ces heures noires souillent à jamais notre histoire et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été, chacun le sait, secondée par des Français, secondée par l’État français. » Dans l’été 1942 à travers tout le pays, et notamment à Paris les 16 et 17 juillet 1942. Des milliers de personnes, de tous âges et de toutes conditions, furent arrêtées par la police française pour la seule raison qu’ils étaient juifs. Nous avons en mémoire les images terribles de ces alignements d’autobus de la RATP à Paris, réquisitionnés pour conduire ces malheureux au Vélodrome d’Hiver, le célèbre Vel d’Hiv. 13.152 Parisiens juifs y furent entassés dans des conditions atroces, avant d’être déportés à Auschwitz. « La France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable » déclara le Président de la République. En ce moment même où à Lyon, nous nous souvenons du procès de Klaus Barbie qui s’est tenu il y a trente ans exactement, nous n’oublions pas qu’il fut suivit par les procès d’un chef de la Milice de Vichy à Lyon, Paul Touvier en 1994, et d’un haut-fonctionnaire à la préfecture de Bordeaux, Maurice Papon en 1997. Hélas, l’ignominie a été aussi le fait de Français, d’individus, et des institutions contrôlées par le gouvernement de collaboration. La déclaration du chef de l’État il y a 22 ans, fut une libération de l’esprit. Pour deux raisons. D’abord parce qu’un peuple ne peut pas bâtir son avenir sur des illusions ou sur des mensonges. La démocratie a besoin de vérité, même si elle est difficile à admettre et à vivre, car la vérité libère, la vérité rend libre, et permet de regarder devant soi. La deuxième raison, c’est que la connaissance historique et la reconnaissance officielle du racisme d’État et de la complicité de Vichy dans l’accomplissement du Crime par excellence qu’est la Shoah, permettent de souligner a contrario l’héroïsme de ceux qui ont pris des risques pour sauver des juifs persécutés. C’est le monde des Justes, ce monde si divers composé d’hommes et de femmes aux origines géographiques, sociales, idéologiques, religieuses différentes. Leurs motivations étaient très diverses. Pour certains il s’agissait simplement de tendre la main spontanément à des réprouvés, d’autres agissaient au nom de leur sentiment patriotique, d’autres encore se voulaient en accord avec leur foi religieuse ou leur conviction politique. Tous entendaient refuser l’inhumanité, tous entendaient déchirer l’ignoble toile de complicité dans laquelle Vichy cherchait à insérer l’ensemble du peuple français. Dans son discours de 1995, Jacques Chirac a fait de la rafle du Vel d’Hiv, « le point de départ d’un vaste mouvement de résistance de nombreuses familles françaises, des Justes qui sauvèrent de nombreux juifs », pour montrer que l’abjection, la lâcheté, la haine, pouvaient être combattues par la générosité, le courage, l’amour des autres et notamment des persécutés. En 1997, il revint encore sur le sujet : « Mais, si le mal doit être reconnu, le bien ne doit pas être méconnu. Aux heures les plus noires, la noblesse et l’espérance continuaient de vivre. Elles étaient dans le cœur, aussi et surtout, de tous ces Français anonymes, ces Justes parmi les Nations ». Institué en 1953 par l’État d’Israël en même temps qu’était créé l’Institut Yad Vashem, le titre de « Juste » ne peut être attribué qu’à des non-juifs. Il reconnaît un engagement pris d’une manière désintéressée et souvent au péril de sa vie, pour sauver des juifs persécutés par les nazis. Simone Veil, alors présidente d’honneur de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah leur a rendu un bel hommage le 18 janvier 2007 au Panthéon : « Face au nazisme qui a cherché à rayer le peuple juif de l’histoire des hommes et à effacer toute trace des crimes perpétrés, face à ceux qui, aujourd’hui encore, nient les faits, la France s’honore, aujourd’hui, de graver de manière indélébile dans la pierre de son histoire nationale, cette page de lumière dans la nuit de la Shoah. Les Justes de France pensaient avoir simplement traversé l’Histoire. En réalité, ils l’ont écrite. De toutes les voix de la guerre, leurs voix étaient celles que l’on entendait le moins, à peine un murmure, qu’il fallait souvent solliciter. Il était temps que nous leur exprimions notre reconnaissance. » Simone Veil avait raison : les Justes étaient le plus souvent des personnes modestes, qui ne se sont guère considérées comme des héros, mais plutôt comme des personnes normales, qui ont accompli un geste normal. Elles ont considéré le persécuté comme une personne, comme un frère, comme une sœur. Pour certaines, il s’agissait d’un acte conscient de résistance, pour beaucoup, c’était agir par simple humanité. Le refus des ordres reçus lorsqu’ils sont indignes, exigent un sursaut de la conscience. Nous savons avec les travaux de Serge Klarsfeld, qu’une multitude de protestations de la conscience, de « Non », et de mains anonymes tendues ont permis de sauver des milliers de personnes. Nous avons entendu il y a un instant les noms de ces héros qui sont l’honneur de notre pays, de notre ville, de notre territoire. Nous avons entendu des noms prestigieux, l’archevêque de Lyon, un pasteur et son épouse, un député, ancien ministre, maire de Lyon à la Libération, un généréral. Nous avons entendu des noms de simples citoyens.

C’est à un ordre indigne que le général Pierre Robert de Saint Vincent a refusé d’obéir. Il était alors Gouverneur militaire de Lyon, Commandant de la XIV° Région militaire Le 29 août 1942, il reçut l’ordre de Vichy de mettre des gendarmes à la disposition de l’intendant de police pour encadrer l’embarquement de près de 600 juifs en gare de Perrache à destination de Drancy. Il refusa avec fermeté : « Jamais je ne prêterai ma troupe pour une opération semblable ». Le départ du convoi fut de ce fait perturbé, reporté au lendemain, ce qui permit à plusieurs personnes de s’enfuir. Il fut mis à la retraite dès le 31 août. Il était prévu par le gouvernement de Vichy, que les Gouverneurs militaires mettent à la disposition des préfets, des gendarmes et d’autres soldats afin d’encadrer les convois de juifs déportés vers la zone Nord, c’est-à-dire en fait vers Drancy et Auschwitz. Le général Robert de Saint Vincent fut le seul général à avoir opposé un refus si catégorique. En fait, il était très lié à l’Amitié chrétienne qui joua un rôle essentiel dans le sauvetage des enfants emprisonnés au camp de Vénissieux, et il était en relations avec le pasteur Boegner et le cardinal Gerlier. En octobre 1940, il était en contact avec Emmanuel Mounier qui note dans ses carnets à propos des communistes encore indument retenus prisonniers : « seul le général de Saint-Vincent a compris. » Proche du général Frère qui avait été son prédécesseur comme gouverneur militaire de Lyon, et qui fonda l’Organisation de Résistance de l’Armée (ORA) et assassiné au Struthoff en 1944, le général Robert de Saint Vincent a poursuivi des activités de Résistance après sa destitution. Son attitude montre que, bien que membre de l’Armée d’armistice, nommé par Vichy à Lyon en 1941, un officier de haut rang pouvait refuser de collaborer à un acte odieux. On peut imaginer la difficulté pour un officier habitué à obéir, d’entrer en rébellion. Pour lui, c’était renoncer à sa carrière. Mais cet ordre le révulsait. Sa conscience lui dictait de désobéir. Elle l’a emporté sur le devoir d’obéissance qui imprégnait sa vie militaire. En 1993, l’Institut de Yad Vashem à Jérusalem lui a décerné le titre de Juste parmi les Nations à titre posthume.

Sur proposition de Gérard Collomb, le Conseil municipal a décidé à l’unanimité, de donner le nom du général Pierre Robert de Saint Vincent à l’esplanade située devant le CHRD, où se trouvait jadis l’ancienne École des Services de Santé militaire, et sous l’Occupation, le siège de la Gestapo. En ce lieu emblématique de tant de souffrances, il convenait de respecter les mémoires de la Résistance et de la Shoah. Le nom du Général tend à rassembler ces deux mémoires qui comptent dans notre cité. En ces temps troubles que nous vivons, il est important aussi de montrer notamment aux nombreux étudiants qui traversent chaque jour cette esplanade pour se rendre à leurs cours à Sciences Po, ce que peuvent faire le courage et la détermination d’un homme pour enrayer la machine totalitaire, et qu’un haut-fonctionnaire, même habitué à l’obéissance aux ordres reçus, doit savoir, en certaines circonstances, faire prévaloir sa conscience.

Tout comme le Général, les Justes portent trois messages universels : Celui de la reconnaissance de l’autre, de la valeur de toute altérité. Celui de la solidarité comme vertu fondamentale pour faire tenir la société debout et la rendre plus humaine. Celui de la Résistance : ne jamais céder aux porteurs de haine. Nous en avons bien besoin dans la France d’aujourd’hui, comme l’a rappelé le Président de la République hier, à Nice.

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