23 juin 2017 : Discours à l’occasion du dévoilement d’une plaque en l’honneur de musiciens victimes de la barbarie nazie
Article mis en ligne le 23 juin 2017 par Jean-Dominique DURAND
Imprimer cet article logo imprimer {id_article}

Madame la représentante de Monsieur le Préfet de Région, Préfet du Rhône (Caroline Gadou), Monsieur le Député-maire du 5° arrondissement, très cher Thomas Rudigoz, Madame l’adjointe au Maire de Lyon, déléguée à la préservation du Patrimoine immobilier, Mesdames et Messieurs les élus, Monsieur le Directeur du Conservatoire de Musique à vocation régionale (Alain Jacquon), et Monsieur le chargé de mission Action culturelle (Xavier Jacquelin), Mesdames et Messieurs les élèves du Conservatoire, Monsieur le Délégué du Souvenir français, Mesdames et Messieurs les représentants des Associations de Résistants et de Déportés, Mesdames et Messieurs les Porte-drapeaux,

Nous venons d’entendre le quatuor n° 8 en ut mineur de Dimitri Chostakovitch. Il exprime au mieux à travers sa violence et son âpreté, le malheur incarné par le totalitarisme, il dénonce la barbarie tout en stimulant l’esprit de résistance et l’espoir de liberté. Je remercie les élèves du Conservatoire, Clémentine Buzio, Ondine Forte, Léon Haffner et Clément Stauffeneger, qui nous ont transmis toute l’émotion qui exhale de cette œuvre extraordinaire. Je remercie le Conservatoire à Rayonnement régional qui a accepté de participer à cet hommage, sans oublier qu’il s’est trouvé ici, au Palais de Bondy, de 1904 à 1978. Plus de soixante-dix années de présence avant de s’installer à Fourvière, dans les locaux de l’ancien noviciat des jésuites. Le nazisme et ses supplétifs français n’ont pas épargné le Conservatoire, ni ses élèves, ni ses professeurs.

Cher Albert Kouzoubachian, je tiens à rendre hommage à votre ténacité. Après mon arrivée à l’Hôtel de Ville comme adjoint de Gérard Collomb, vous êtes venu me parler du problème posé par le monument installé dans le hall du Palais de Bondy pour rendre hommage à des musiciens victimes de la barbarie nazie, mais dont le positionnement masquait les noms des personnes auxquelles elle entendait rendre hommage. Vous agissiez à la fois en tant que président de la FNDIRP et frère de Manouk (Marc) Kouzoubachian. Je salue toute votre famille ici présente. Nous effectuions alors d’importants travaux dans ce palais emblématique du patrimoine lyonnais. Dès qu’ils ont été terminés, nous avons repris le dossier, et nous avons pu avec le soutien de Nicole Gay, proposer une solution satisfaisante pour rappeler ce qui s’est passé ici sous l’Occupation nazie.

Nous ne savons rien de cette statue un peu étrange, qui n’est pas sans rappeler la mort de l’esclave dans la statuaire gréco-romaine. Nous n’avons retrouvé ni le nom de son auteur, ni la date de son installation, sans doute vers 1957. L’inscription sur le soubassement, rédigée en latin et en français, n’est pas sans grandiloquence, et renvoie à la tradition apologétique du martyre : « De la lyre au calice en chantant ils périrent » (Canentes perierunt a fidibus ad calicem). En revanche on ne dit rien des circonstances de la mort de ces cinq personnes. Nous nous sommes donc attachés à profiter de la mise en place d’une nouvelle plaque, pour éclairer ce monument singulier. Je remercie le CHRD et les Archives municipales qui ont pu nous fournir des éléments de connaissance, ainsi que Monsieur Michel Salager, Président de la Société lyonnaise d’Histoire de la Police.

Cinq noms nous sont rappelés ici. Cinq vies unies par l’amour de la musique et par des talents qui s’exprimaient à travers des instruments, piano, trombone, violon, saxophone, orgue ; cinq destins fracassés. Albert Kouzoubachian nous a retracé la courte vie héroïque de son frère Manouk (Marc). Il était né en 1925 à Beyrouth. Résistant, déporté à Mauthausen, il revint épuisé, et mourut peu après son retour. Il est mort pour la France. Il était violoniste. Il avait 20 ans. Annie Katzmann était née en 1907 à Lyon. Elle était la fille de Joseph Katzmann, immigré venu de Russie. Pianiste, Premier prix en 1929, professeure, elle s’était mariée en 1935 avec un commerçant, Elie Fraiberger. Un enfant était né en 1939. La famille avait l’habitude d’aller se reposer l’été dans une ferme aux environs de Limonest. Sans doute dénoncée, la famille fut arrêtée dans cette ferme le 5 août 1944, mais Elie réussit à s’enfuir. Transférée à Montluc, Annie fut déportée avec son fils Claude âgé de 5 ans, par le convoi n° 78 du 11 août. Tous deux moururent à Auschwitz. Joseph, déporté en même temps, mourut quelques jours après la libération du camp par l’Armée rouge. En 1947, la Ville de Lyon institua un Prix portant son nom, doté par son mari qui avait survécu à la guerre. Il fut attribué pendant dix ans. Jacob Mendels était né à Lyon en 1882 d’un père artiste. Il était professeur de trombone au Conservatoire depuis 1930. Il fut arrêté le 21 juillet 1944 à son domicile, 2 rue Sainte-Catherine, une rue déjà frappée par la répression avec la rafle du 9 février 1943. Il fit lui aussi partie du convoi du 11 août 1944 et mourut dès son arrivée à Auschwitz. Maurice Pesch était né dans la région parisienne en 1916. Il appartenait à la classe de saxophone. Sans doute a-t-il eu une action de résistance, car il fut classé par les Allemands « Nacht und Nebel », Nuit et Brouillard, nous ne savons rien de son sort. Myriam Mandil, était née à Constantinople en 1919, fille d’un diplomate turc. Nous savons qu’elle a reçu en 1943 le 2° Prix d’orgue, qu’elle était musicienne et compositrice, et qu’elle travaillait notamment avec le théâtre des Célestins. Elle trouva la mort dans un incendie, semble-t-il accidentel, en 1943. Un prix portant son nom fut institué par la Ville de Lyon en février 1944, et doté par sa mère qui le renouvela en 1950.

En cette année où la Ville de Lyon commémore les trente ans du procès de Klaus Barbie, l’organisateur du convoi du 11 août 1944, avec ses 650 détenus, je vous propose d’avoir une pensée pour toutes les victimes de celui que l’on a appelé « le boucher de Lyon », et tout particulièrement pour le petit Claude, le fils d’Annie Katzmann. Comme les 44 enfants d’Izieu, il résume l’ignominie du nazisme et ceux qui l’ont mis en œuvre. Comme des millions d’autres, des enfants, des adultes, des vieillards, il a été arrêté, à cinq ans, avec sa maman et son grand-père, emprisonné, transporté dans des conditions atroces à Auschwitz-Birkenau, uniquement, exclusivement, parce qu’il était juif. On l’a assassiné parce qu’il était juif, on l’a réduit en cendres parce qu’il était juif. Élie Wiesel le rappela dans son témoignage au procès de Klaus Barbie : « Le juif fut condamné à la mort parce qu’il était né juif ». C’est cette définition que nous a laissée André Frossard : « Le crime contre l’humanité, c’est tuer quelqu’un sous prétexte qu’il est né ». En mémoire du petit Claude et de toutes les victimes du nazisme, je vous invite à respecter une minute de silence.

puce Contact puce Espace rédacteurs puce squelette puce RSS puce Valid XHTML 1.0 Strict
Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V2
Version :