15 juin 2017 - Allocution à l’occasion de la remise du Prix Gilbert Dru de la LICRA Rhône-Alpes - CHRD
Article mis en ligne le 15 juin 2017 par Jean-Dominique DURAND
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Madame la Rectrice de l’Académie, Madame la Directrice du CHRD, chère Isabelle Rivé, Monsieur le Président de la LICRA, cher Alain Blum, Monsieur l’Inspecteur d’Académie, Monsieur l’adjoint au Maire du 6° arrondissement, Mesdames et Messieurs les enseignants, Chers élèves,

La fin de chaque année scolaire est marquée depuis 35 ans par le Prix Gilbert Dru, créé par la LICRA, attribué à des classes en partenariat avec le Rectorat et l’Inspection d’Académie, le CHRD, pour récompenser l’engagement de jeunes contre le racisme et l’antisémitisme, et pour le Vivre ensemble. Je suis particulièrement heureux d’être avec vous ce soir, car j’ai été attristé l’an passé, de n’avoir pas pu être présent pour une raison d’agenda. Je vous remercie chaleureusement, Madame la Rectrice, d’avoir accepté de modifier une date qui vous convenait, afin de me permettre de me trouver à vos côtés aujourd’hui. Le Prix Gilbert Dru revêt en effet une signification toute particulière pour la Ville de Lyon. Pour deux raisons essentiellement. D’abord parce que la vie de Gilbert Dru est liée à Lyon. C’est à Lyon qu’il faisait des études de Lettres à l’Université. Il militait dans un mouvement de jeunesse, la Jeunesse étudiante chrétienne, fondée en 1929. Cette organisation, tout comme la Jeunesse ouvrière chrétienne, a eu un rôle très important pour former et structurer la conscience de jeunes chrétiens face au nazisme, dès les années 1930 ; elle luttait aussi contre le nationalisme représenté par le mouvement de l’Action Française que l’on retrouve en 1940 à Vichy et dans la collaboration. C’est donc tout naturellement que de nombreux membres de la JEC (et de la JOC) entrèrent dans la Résistance, à la fois contre le gouvernement de Vichy et les forces d’occupation. En conscience, ils ne pouvaient accepter d’obéir à un régime inféodé au nazisme. Beaucoup l’ont payé de leur vie. Parmi eux, Gilbert Dru, qui fait partie du groupe des cinq résistants qui, le 27 juillet, furent tirés de la prison de Montluc et fusillés place Bellecour, là où l’on a érigé au lendemain de la guerre, le monument du Veilleur de pierre. La deuxième raison tient à l’engagement de la Ville de Lyon, avec Gérard Collomb, pour faire vivre une société apaisée, respectueuse des uns et des autres, pour que les uns et les autres œuvrent ensemble pour le bien commun, au-delà des différences de couleur de peau, de religion, de culture. Nul doute qu’aujourd’hui ministre de l’Intérieur et des Cultes, notre maire qui a tant marqué cette ville depuis plus de quinze ans, ne transpose le modèle lyonnais du vivre ensemble au plan national. Ce n’est pas un hasard si le Front National a fait un score si faible à Lyon, il y a quelques semaines, lors du premier tour de l’élection présidentielle. C’est le fruit à la fois d’une histoire, celle de la « capitale de la Résistance » comme le disait le général de Gaulle, et d’une politique active pour agir contre toute forme de racisme, et pour permettre aux religions et aux cultures de trouver leur place dans la société laïque. C’est là que le mot politique prend son sens le plus noble, lorsqu’il s’agit de tracer une voie, la voie du bien commun.

Le nom de Gilbert Dru claque comme l’étendard du refus du fanatisme et du courage face à l’oppression. En cette année des trente ans du procès de Klaus Barbie, condamné à Lyon pour crime contre l’humanité en 1987, on peut dire que Gilbert Dru, c’est l’anti Barbie. Barbie, qui ne croyait qu’en Adolf Hitler, incarnait le fanatisme, la haine, le refus de l’Autre, de tous les autres, la violence aveugle, le nationalisme qui exaltait la grandeur du peuple allemand. Dru, influencé par le philosophe Emmanuel Mounier, c’était l’intelligence au service de la personne humaine, l’amour et le respect de tous, la volonté de surpasser les divisions, les divisions religieuses et politiques tout comme les divisions entre les nations, pour construire la paix. Barbie contribuait en torturant et en organisant la déportation d’enfants juifs, à construire une Europe du néant ; Dru espérait bâtir un monde nouveau fondé sur les valeurs démocratiques, la liberté, la justice, le progrès social. Il a laissé de nombreuses notes qui permettent de comprendre sa pensée en son action. Parmi elles, celle-ci : « Notre génération arrive à l’âge d’homme au milieu de la plus grande épreuve qu’ait jamais subie notre patrie. La souffrance est notre « marque commune » : souffrance morale pour tous de l’humiliation, souffrance physique pour beaucoup, esclavage sur une terre étrangère, bannis ou traqués sur notre propre sol, détenus et parfois suppliciés. Un refus est notre réaction commune : refus de la capitulation de la désespérance, refus du soi-disant ordre nouveau, ordre de servitude. Quel que soit notre sort matériel, cette marque et ce choix fondent notre présente unité, plus profonde que les différences de tempérament et d’origine. Demain, nos chaînes étant tombées, nous entrerons dans la vie pour reconstruire […].Demain, nous ne serons pas libérés, mais mobilisés pour une tâche difficile et exaltante : la renaissance et la réfection de notre patrie. « Vous êtes l’espoir de la France de demain », cette formule par laquelle on a voulu nous amuser, prendra demain tout son sens. »

C’est cet espoir, dans ce « demain », qu’hélas Gilbert et ses compagnons n’ont pu voir, que s’inscrivent les deux projets récompensés. Celui du collège Jean Moulin, nous rappelle la belle exposition organisée en 2015 par le CHRD de dessins réalisés par un déporté au camp de Terezin. Les élèves, accompagnés par leurs professeurs se sont appuyés notamment sur l’extraordinaire opéra L’empereur d’Atlantis de Viktor Ullmann. Au sujet de l’expression artistique à Terezin, comme opposition au nazisme, le grand écrivain tchèque Milan Kundera a écrit : « Ce n’est pas seulement l’art créé à Terezin qui nous laisse interdits d’admiration mais peut-être plus encore cette soif de vie culturelle, cette soif d’art que manifestait la communauté térézinienne qui, dans des conditions effroyables, fréquentait des théâtres, des concerts, des expositions. Que fut l’art pour eux tous ? Une façon de tenir pleinement déployé l’éventail des sentiments, des idées, des sensations pour que la vie ne fût pas réduite à la seule dimension de l’horreur. » Le deuxième projet récompensé, celui porté par le collège de la Haute Azergue, porte sur l’esclavage. Nous commémorerons en 2018, le 150° anniversaire de l’abolition de l’esclavage dans les territoires français. La Ville de Lyon mobilisera des institutions culturelles à partir d’octobre 2017 jusqu’en juin 2019, pour organiser de nombreuses manifestations sur le thème de la Paix et des Droits humains, en mettant en valeur cet anniversaire, mais aussi notamment la fin de la Première Guerre mondiale, (1918), la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, l’assassinat de Martin Luther King (1968). Vous avez donc une longueur d’avance, en abordant un aspect terrifiant de l’histoire de l’humanité, d’autant plus terrifiant que nous savons qu’aujourd’hui encore, l’esclavage reste actif. A partir de la grande figure de Gilbert Dru, un jeune homme qui n’a pas eu peur, ce prix que vous recevez, permet de poursuivre une lutte plus que jamais nécessaire contre la haine que de nouveaux barbares veulent propager en Europe. Merci aux porteurs de ce prix formidable, félicitations aux lauréats.

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